Susan SLYOMOVICS, (2024). Monuments decolonized – Algerian’s French Colonial Heritage. Stanford University Press, 308 p.

147 – 154
Varia
N° 110 — Vol. 29 — 31/12/2025

Susan Slyomovics est professeure d’anthropologie à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) et auteure de nombreux articles et ouvrages. Monuments Decolonized constitue sa cinquième monographie. Il retient d’emblée l’attention par la portée implicite de son titre : décoloniser la mémoire, ce qui, selon les termes mêmes de l’auteure, signifie « sortir ou arracher des conditions du contexte colonial ».

L’ouvrage se compose de quatre chapitres. Il mêle l’histoire personnelle de l’auteure à celle des statues et stèles de la période coloniale française en Algérie. Le récit s’ouvre sur sa première rencontre, à Lyon, le 11 novembre 2013, avec la statue des trois soldats, lors de la commémoration des Armistices. Cette expérience suscite une série d’interrogations nourries par des recherches archivistiques et des témoignages, qui ont exigé des vérifications approfondies.

L’objectif est de retracer une « histoire décolonisée » de monuments restés en Algérie, partiellement conservés, transformés ou parfois noyés dans le béton - ou déplacés en France, où ils ont également subi des réajustements mémoriels et matériels.

Dès les premières pages, l’auteure installe l’atmosphère de l’ouvrage à travers un passage programmatique : « Dans la Rome de Gibbon, les ruines romaines conservées témoignent de la destruction d’un empire, du triomphe du christianisme sur le paganisme et du remploi des matériaux antiques pour de nouvelles constructions. Ma propre épiphanie révélait une fascination similaire pour les ruines mélancoliques d’un empire, dont la matérialité a été transportée puis réinvestie. Là où Gibbon contemplait les vestiges de Rome, je me trouvais face aux monuments aux morts de la Première Guerre mondiale dédiés à des soldats originaires d’Oran, en Algérie, ayant combattu pour la France. » Le cadre est ainsi posé et la lecture s’impose.

Au fil des pages, la force de l’ouvrage apparaît clairement : ce qui semble aujourd’hui évident s’éclaire par l’histoire des objets et des acteurs qui les ont déplacés ou transformés. L’étude met en évidence l’évolution du regard porté sur ces monuments et révèle la complexité des processus mémoriels et des pratiques sociales qui leur sont associés.

L’ouvrage se distingue également par l’originalité de sa démarche et la portée de ses résultats. Susan Slyomovics y mène une enquête approfondie sur la destinée des monuments aux morts, fondée sur un travail de terrain mené depuis 2013. Cette recherche s’articule autour de récits et de vérités parfois érigés en mythes - populaires ou institutionnels - ainsi que de contre-récits que l’auteure s’attache à déconstruire et à reconstituer.

Pour ce faire, elle mobilise une méthodologie variée, combinant l’exploitation d’archives, parfois difficiles d’accès, et la collecte de témoignages auprès d’acteurs aux profils divers. Ces matériaux sont soumis à une analyse rigoureuse, fondée sur une lecture critique et une confrontation systématique des sources orales et écrites, permettant de nuancer ou d’invalider certains récits établis.

À partir de ce travail, l’auteure retrace la trajectoire de plusieurs monuments aux morts, notamment ceux absents d’Algérie et retrouvés ultérieurement en France. Ce constat l’amène à interroger le devenir des monuments restés sur place. Certains ont été transformés, jusqu’à être enrobés de béton et réaffectés à la mémoire des combattants de l’indépendance algérienne. D’autres, moins directement liés à la mémoire nationale, ont été chromatisés et reconvertis en objets de divertissement public, comme le montre le cas de la statue d’Arzew à Oran.

L’ouvrage analyse également le sort des monuments transférés en France. Dans des régions marquées par une forte présence de communautés pieds-noirs, ces monuments ont été détournés de leur fonction initiale pour être intégrés à d’autres cadres mémoriels, davantage français que coloniaux. Cette reconfiguration illustre de manière éclairante la façon dont la mémoire se transforme et se réagence selon des contextes sociopolitiques distincts.

Enfin, Susan Slyomovics pose avec justesse la question de la manière dont les Algériens appréhendent l’héritage de la colonisation, en s’appuyant sur l’expertise et l’expérience reconnues d’Ahmed Benyahia dans le domaine de l’art. Celui-ci ne pratique pas seulement l’art circulaire ; il montre et démontre également que, dans le champ des Monuments Decolonized, les voies possibles sont multiples et ouvertes d’esprit.

Ainsi, Monuments Decolonized offre une lecture fine et indispensable des monuments coloniaux, en révélant comment leurs déplacements, transformations et réappropriations constituent de véritables laboratoires où se jouent les recompositions de la mémoire postcoloniale.

Sidi Mohammed EL HABIB BENKOULA

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(2025). Susan SLYOMOVICS, (2024). Monuments decolonized – Algerian’s French Colonial Heritage. Stanford University Press, 308 p.. Insaniyat - Algerian Journal of Anthropology and Social Sciences, 29(110), 147–154. https://www.insaniyat.crasc.dz/en/article/susan-slyomovics-2024-monuments-decolonized-algerians-french-colonial-heritage-stanford-university-press-308-p