Place de l’expérience algérienne de Pierre Bourdieu, dans la formation de concepts fondamentaux de sa théorie socio-anthropologique

17 – 32
Varia
N° 110 — Vol. 29 — 31/12/2025

Dans Les méditations pascaliennes (1997), Pierre Bourdieu construit une profonde et riche analyse d’un thème qui peut sans doute être considéré comme l’un des principaux fils conducteurs de son œuvre, celui de la nécessaire prise de conscience du fait que toute approche qui se veut scientifique des faits socio anthropologiques, court le risque d’être une de type « scolastique », dont l’un des effets est de transformer ou de dénaturer les objets et les pratiques étudiés, en les intégrant dans cette vision scolastique. La posture « scolastique » tend à substituer subrepticement et inconsciemment la logique théorique ou spéculative à celle des choses et des pratiques. Pour analyser cette idée P. Bourdieu mobilise des savoirs appartenant à des ordres de connaissance multiples, (philosophie, littérature, ethnographie, etc.), et utilise sa propre expérience de chercheur socio-anthropologue, et l’ensemble de sa réflexion épistémologique ; cette dernière a accompagné le travail de Bourdieu dès le début de sa carrière en Algérie.

L’expérience algérienne et la critique de la philosophie spéculative


On peut sans doute en partie rapporter cette présence quasi continue du souci de donner une légitimation scientifique à ses travaux de recherche, à sa formation initiale de philosophe, formation qu’il n’a jamais cessé d’entretenir en fréquentant les textes de nombreux philosophes. Il faut toutefois ne pas perdre de vue quand on essaye de comprendre ce que Bourdieu doit à sa culture philosophique, que son rapport à celle-ci, a toujours été critique et ambivalent. Dans ses écrits autobiographiques la complexité des rapports de Bourdieu à la philosophie faisait l’objet d’importants développements. Dans son Esquisse pour une auto-analyse (2004), Bourdieu évoque longuement l’insatisfaction qu’il ressentait à l’égard des études de philosophie, qu’il avait suivies brillamment à l’Ecole Normale Supérieure, et qui le destinaient à une carrière d’enseignant et de chercheur en philosophie.
Les insuffisances qu’il voyait dans la culture philosophique et en particulier dans la philosophie telle qu’elle était pratiquée dans la tradition universitaire française, ne sont pas étrangères à l’orientation que devait prendre sa réflexion sur le statut des sciences sociales. La critique de la posture scolastique qui tient une place importante dans toute son œuvre, s’est développée en opposition à la forme la plus aboutie de cette posture, à savoir la spéculation philosophique. Il est important d’observer que ce travail de critique d’une forme déterminée de spéculation philosophique, s’appuyait entre autres sur des travaux de philosophes qui avaient initié une approche nouvelle des questions philosophiques ; Bourdieu se référait ainsi souvent à des penseurs comme Jules Vuillemin, Georges Canguilhem, J.-C. Pariente, Louis Marin, etc. Il écrit ainsi dans Esquisse pour une auto analyse :

« …le refus de la vision du monde associée à la philosophie universitaire de la philosophie avait sans doute beaucoup contribué à m’amener aux sciences sociales et surtout à une certaine manière de les pratiquer » (p. 59) .

« La transformation de ma vision du monde qui a accompagné mon passage de la philosophie à la sociologie, écrit encore Bourdieu, et dont mon expérience algérienne représente sans doute le moment critique, n’est pas facile à décrire… », (Esquisse pour une auto analyse, p. 78). 

Dans son ouvrage Méditations pascaliennes, Bourdieu s’explique encore plus sur l’origine de ses rapports à la philosophie en écrivant :

« Sans doute, la distance que j’ai prise , peu à peu avec la philosophie doit beaucoup à ce que l’on appelle les hasards de l’existence , notamment à un séjour forcé en Algérie, dont on pourrait dire sans chercher plus loin , qu’il a été à l’origine de ma « vocation » d’ethnologue, puis de sociologue. Mais je n’aurais pas été sensible à l’appel à comprendre et à témoigner que j’ai ressenti alors, si je n’avais pas éprouvé depuis longtemps une insatisfaction certaine à l’égard de la philosophie » (Bourdieu, 1997, p. 53).

Dans ses écrits les plus théoriques et épistémologiques, - les quels il faut le rappeler sont toujours rapportés directement ou indirectement à des travaux de recherche concrets- Bourdieu montre comment deux écueils menacent l’analyse sociologique, à savoir d’un côté le dogmatisme lié à la posture scolastique et d’un autre côté le positivisme, que ce denier soit d’ordre ethnographique, statistique, ou structuraliste. Les dérives que représentent ces deux postures ne sont pas chez P. Bourdieu analysées dans le cadre d’une épistémologie abstraite ; elles sont plutôt rapportées à leur étiologie sociologique. On ne peut ainsi par exemple séparer les analyses développées dans Méditations pascaliennes de l’étude sociologique du statut des universitaires dans Homo Academicus (Bourdieu, 1984).

Pour Bourdieu, l’épistémologie de sciences sociales est inséparable de la sociologie d’intellectuels se réclamant de ces disciplines.

Cette conception de l’épistémologie qui structure toute l’œuvre de Bourdieu, prend forme dès les premiers travaux de sociologie et d’ethnologie conduits en Algérie, travaux dont l’esprit n’est pas indépendant des interrogations concernant le statut de la philosophie à la fin des années cinquante et au début des années soixante, interrogations qui se situaient dans le prolongement des travaux novateurs de G. Bachelard, de G. Canguilhem, ou de J. Vuillemin. Ce travail de mise au point de ses positions épistémologiques que P. Bourdieu développera enrichira et surtout confrontera à des objets de recherche concrets durant toute sa vie, fait l’objet d’une première synthèse dans la deuxième partie de l’Esquisse d’une théorie de la pratique (Bourdieu, 1972). Cet ouvrage publié plus de dix ans après la fin du séjour de Bourdieu en Algérie, repose essentiellement sur les matériaux ethnographiques recueillis en Algérie et sur leur analyse. 


Environnement sociopolitique des recherches algériennes


« C’est, écrit P. Bourdieu , pour résoudre des problèmes posés par l’interprétation des pratiques rituelles et des stratégies matrimoniales, tant en Kabylie… qu’en Béarn, … que j’ai été amené à préciser et à systématiser une théorie de la pratique que j’avais déjà formulée … dans des travaux antérieurs … Je pense que l’interprétation centrale de cette théorie était déjà présente dans mes tout premiers travaux de sociologie économique (notamment Travail et travailleurs en Algérie,), où je critique le modèle de l’homo economicus comme calculateur rationnel … » (Bourdieu, (1980, p. 24). 


Bourdieu ne relie pas seulement la genèse des fondements théoriques de sa sociologie à des influences intellectuelles ou à la nécessité de résoudre des problèmes d’interprétation liés aux investigations ethnologiques conduites sur le terrain, mais aussi aux conditions sociopolitiques dans lesquelles a dû s’effectuer son travail de recherche.

« La vigilance critique que j’ai engagée dans mes travaux ultérieurs… a sans doute son principe dans ces premières expériences de recherche menées dans des situations où rien ne va jamais de soi et où tout est sans cesse mis en question » (Bourdieu, 1972, p. 69). 

Les situations auxquelles fait référence ici P. Bourdieu, sont celles qu’il a dû affronter ou contourner pendant la guerre de libération algérienne pour continuer à mener, avec des collaborateurs, des enquêtes dans des conditions dangereuses, ou malgré la suspicion de divers agents de l’administration coloniale. Ces conditions sont décrites avec beaucoup de détails dans Esquisse pour une auto analyse (Bourdieu, 2004).


Pour suivre la formation, chez P. Bourdieu, non seulement des principes de sa théorie et de son épistémologie sociologiques, mais aussi de nombre de concepts opératoires liés à ces principes, il faut  ainsi réexaminer l’ensemble de son œuvre en Algérie, ou sur l’Algérie. On ne peut se limiter, dans cette perspective aux seules études d’ethnologie kabyle sur lesquelles se fondent les analyses théoriques de la deuxième partie d’Esquisse d’une théorie de la pratique,(1972), et au contenu du Sens pratique (1980). 

Les trois études ethnologiques qui forment la première partie d’Esquisse d’une théorie de la pratique mettent en œuvre une démarche tout à la fois très critique vis-à-vis de différents types de recueil et d’analyse de données ethnologiques, et aussi qui exposent les résultats d’une approche qui vise à mettre au jour la logique des pratiques, et non de subsumer les pratiques sous des catégories construites selon une conception théoriquement (ou selon l’expression dont Bourdieu précisera longuement la signification dans Méditations pascaliennes, scolastiquement) établie, de ces pratiques, ce qui se traduit par une substitution subreptice de la logique théorique ainsi constituée aux logiques immanentes aux pratiques réelles. C’est ainsi à la lumière de cette épistémologie critique que des objets observés dans la société kabyle, telle qu’elle s’offrait à la recherche à la fin des années cinquante, sont analysés ; ces objets sont la maison kabyle, le sentiment de l’honneur et les stratégies matrimoniales.

Ces analyses contribuent à montrer la fécondité de la démarche exposée synthétiquement dans la deuxième partie de l’ouvrage, et à illustrer l’intérêt méthodologique de la distinction de trois niveaux dans l’approche des faits sociaux, une approche phénoménologique, une approche structuraliste et le dépassement nécessaire de celles-ci dans une approchez praxéologique. 


« … la connaissance que l’on peut appeler praxéologique a pour objet, écrit ainsi P. Bourdieu non seulement le système des relations objectives que le mode de connaissance objectiviste, mais les relations dialectiques entre ces structures objectives et les dispositions structurées dans lesquelles elles s’actualisent… cette connaissance suppose une rupture avec le mode de connaissance objectiviste… » (Bourdieu, 1972, p. 163).


Données soumises à des analyses renouvelées

La somme impressionnante de matériaux ethnologiques recueillis et analysés durant la courte période du séjour de Bourdieu en Algérie, et dont une part importante est synthétisée dans Esquisse d’une théorie de la pratique, fournit la base d’une analyse plus systématique , et fortement intégrée à une longue réflexion socio- épistémologique, dans Le sens pratique, publié en 1980, près de vingt années après les enquêtes menées en Algérie. 


(Ces développements en spirale constituent l’une des principales caractéristiques de l’œuvre de Bourdieu : des analyses d’objets sont souvent directement ou indirectement ou encore comparativement reprises et approfondies à la lumière de progrès théoriques que les premières analyses avaient contribué à réaliser. Bien des développements figurant dans Le sens pratique, Meditations pascaliennes, ou La domination masculine, par exemple relèvent de cette démarche)1. 


Dans la mise au point de l’une des composantes essentielles de la sociologie de Bourdieu, à savoir sa théorie de la pratique, et la sociologie des intellectuels, les travaux réalisés sur la société algérienne ont constitué durant toute sa carrière, une source d’inspiration, et comme une réserve constamment sollicitée de données et de preuves, pour des démonstrations ou pour l’établissement d’analogies pertinentes. 


On peut ainsi montrer que plusieurs des concepts fondamentaux de la socio-anthropologie de P. Bourdieu, liés à cette posture épistémologique fondamentale, ont pris forme et se sont consolidés et enrichis à l’occasion d’analyses de faits ou de processus observés dans la société algérienne. Il en est ainsi par exemple du concept de stratégie.

Concept de stratégie sociale 


L’usage que fait Bourdieu de la notion de stratégie s’oppose à son utilisation courante, ou à son usage dans certaines disciplines comme l’économie, ou l’art militaire. Cette notion désigne en effet dans ses usages courants l’ensemble des opérations conscientes et intentionnelles, qu’un sujet ou un groupe mettent en œuvre en les combinant et organisant rationnellement afin d’atteindre un objectif clairement identifié. Bourdieu voit ainsi dans le concept sartrien de projet une explicitation philosophique de la vision sur laquelle repose la représentation habituelle de l’idée de stratégie.

On peut lire dans Le sens pratique les pages qu’il consacre à la vision sartrienne de l’action. Il écrit ainsi : « Il faut reconnaître à Sartre le mérite d’avoir donné une formulation ultra-conséquente de la philosophie de l’action qu’acceptent presque toujours implicitement , ceux qui décrivent les pratiques comme des stratégies explicitement orientées par référence à des fins explicitement posées par un libre projet… » (Bourdieu, 1980, p. 71). 

Chez Bourdieu, la notion de stratégie désigne l’ensemble plus ou moins complexe d’actes ou d’opérations, le plus souvent indissociablement corporelles et intellectuelles, par lesquelles les agents sociaux interviennent dans les milieux sociaux auxquels ils appartiennent d’ une manière à la fois créative et spontanément conforme aux prédispositions inculquées à ces agents sociaux par des processus éducatifs diffus, propres à ces milieux, et qui se trouvent ainsi ajustés à la variété des situations auxquelles ils sont confrontés. 

Les recherches d’ethnologie que Bourdieu a consacrées à la société kabyle ont été dans une mesure importante à l’origine de sa conception de la notion de stratégie sociale. Les analyses qu’il a consacrées à l’étude des relations de parenté en Kabylie, et des implications symboliques et économiques de celles-ci, ont contribué à la genèse de sa définition de cette notion. Dans le troisième chapitre de son Esquisse d’une théorie de la pratique, il montre comment on doit opérer un renversement épistémologique important dans l’approche des faits liés aux relations de parenté, si l’on veut comprendre les structures et les fonctions réelles de celles-ci.

Ce renversement est celui qui consiste à saisir et à comprendre les stratégies réelles que les agents engagés dans des relations de parenté, mettent en œuvre, dans leurs décisions et leurs choix, liés à ces relations, stratégies par rapport auxquelles, les règles officielles régissant en principe ces relations, ne constituent qu’un référent destiné à fournir un degré suffisant de légitimité à ces stratégies. Ce sont les difficultés concrètes que Bourdieu et ses collaborateurs ont rencontrées lors des opérations de « dépouillement » des matériaux fournis par les investigations diverses conduites en Kabylie, sur les relations de parenté, et particulier sur les relations matrimoniales, qui ont montré la nécessité de prendre en compte la spécificité des stratégies largement inconscientes pratiquées par les membres des groupes étudiés. Les mariages ne se concluent pas seulement en application des règles matrimoniales explicitement établies, mais aussi, dans la plupart des cas, en fonction des possibilités de maximisation ou au moins de préservation du capital symbolique et matériel impliqués dans la conclusion de ces mariages. 

« Le mariage fournit une bonne occasion d’observer tout ce qui sépare, dans la pratique, la parenté officielle, une et immuable, définie une fois pour toutes par les normes protocolaires de la généalogie, et la parenté usuelle dont les frontières et les définitions sont aussi nombreuses et variées que les utilisateurs et les occasions de les utiliser » lit-on dans Esquisse d’une théorie de la pratique (Bourdieu, 1972, p.78).


La notion de stratégie est liée à l’une des dimensions fondamentales de la théorie sociologique de P. Bourdieu, à savoir celle de la valorisation et de la prise en compte de la pratique des agents sociaux (individus et groupes), valorisation impliquant la critique de la posture théoriciste ou « scolastique », fréquente chez les analystes des relations sociales, posture qui conduit ces derniers à penser que les agents sociaux agissent en fonction de calculs conscients , ou de décisions de se conformer à des règles sociales explicitement établies. La prise de conscience de cet écart entre la conception « scolastique » de l’action, et les logiques internes animant les pratiques réelles, est le produit des analyses ethnologiques conduites en Kabylie, mais aussi des études sociologiques sur le monde du travail réalisées en Algérie avec plusieurs collaborateurs à la fin des années cinquante. Ce concept de stratégie ainsi construit pour les besoins de l’analyse des matériaux recueillis en Algérie, dès les débuts de sa carrière de sociologue et d’ethnologue, ne cesse durant toute cette carrière, d’occuper une position centrale, aussi bien dans l’évolution de ses analyses théoriques, que dans la conduite des enquêtes qu’il a réalisées sur divers objets. 


Le concept d’habitus 


Même lorsqu’ils n’ont pas encore fait l’objet d’une analyse théorique qui en précise le champ sémantique et met au jour ses relations avec d’autre concepts - autrement dit avant même qu’ils aient fait l’objet d’une mise au point meta-sociologique – certains concepts émergeant dialectiquement de la pratique de la recherche elle-même, s’imposent comme instruments théoriques fondamentaux. Il en est ainsi du concept d’habitus qui est étroitement lié à celui de stratégie sociale. La notion de stratégie telle que la définit et la met en œuvre P. Bourdieu implique celle d’habitus, car les stratégies déployées dans des contextes déterminés, ne résultent pas pour l’essentiel de calculs rationnels, comme sont conduits à le penser beaucoup de sociologues et d’économistes, mais constituent des ensembles d’actes et de conduites, individuels ou collectifs, générés par des « systèmes de dispositions » propres à des individus ou à des groupes.


Cette notion d’habitus, dont la position dans la théorie sociologique de Bourdieu ira se renforçant et se précisant, à mesure que cette théorie elle-même se développe et s’enrichit, on la voit en quelque sorte se construire dans les textes que l’auteur consacre aux changements que subit, particulièrement à la fin de la période coloniale, la paysannerie algérienne.


Le déracinement (Bourdieu & Sayad, 1964) dont le sous-titre est « La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie », est le fruit d’enquêtes conduites de manière intensive durant le temps du séjour de P. Bourdieu en Algérie ; ces enquêtes ont porté sur les paysans en très grand nombre (évalué à 2.150.000 (Bourdieu & Sayad, 1964, p. 13)) « regroupés », par l’armée dans des camps , et ainsi déracinés de leurs villages et arrachés à l’univers tout à la fois social et géographique , au sein duquel s’était formé ce que les auteurs appelaient encore leur « ethos ». Ces « regroupements » constituaient de fait une sorte d’expérimentation sociologique d’une ampleur exceptionnelle.


Les auteurs de cet ouvrage se sont attachés à montrer comment l’effondrement de l’univers écologique et anthropologique dans lequel se reconnaissaient les personnes et les groupes déracinés, s’est accompagné de la destruction du système de représentation de leur environnement social et naturel, et des principes de régulation de leurs relations sociales. Ce sont ainsi des analyse comparatives des différents types d’habitus caractérisant d’une part les différentes catégories de paysans traditionnels et d’autre part les habitus des personnes déplacées vers des camps de « regroupement » que donne à lire ce livre. Pourtant le concept d’habitus n’est encore utilisé dans cet ouvrage que d’une manière adventice2. Les auteurs du « Déracinement » utilisent plutôt la notion d’ethos3 (Bourdieu, & Sayad, 1964, p. 102) qui désigne plus globalement l’univers culturel des groupes et ainsi n’a pas la précision opératoire du concept d’habitus, qui implique l’analyse des modalités selon lesquelles l’action éducative des structures sociales inculque aux individus des dispositions, des schèmes de perception, de pensée et d’action dialectiquement ajustés aux univers dans lesquels ils agissent et réagissent.


Exemplaires sont à cet égard les portraits idealtypiques dressés dans ce livre du paysan bou-nya et du paysan bou-thiharchi. Sans que le concept d’habitus soit systématiquement utilisé, il s’agit pourtant bien, dans les analyses composant le chapitre V du Déracinement, de mettre au jour les « … systèmes de dispositions durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes, c’est-à-dire, en tant que principes générateurs et organisateurs des pratiques et des représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but , sans supposer la visée consciente de leurs fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre, objectivement « réglées » et « régulières », sans être en rien le produit de l’obéissance à des règles, et, étant tout cela,  collectivement orchestrées, sans être le produit de l’action organisatrice d’un chef d’orchestre » (Bourdieu, 1980, p. 88). Dans « Le déracinement », la mise au jour des caractéristiques du « paysan accompli » et des changements que celles-ci subissent, n’a pas encore bénéficié de tout le travail théorique et les enrichissements empiriques dont le concept d’habitus a fait l’objet dans la suite de l’œuvre de Bourdieu, et dont le texte cité ci-dessus publié en 1980 donne une idée. Le travail de Bourdieu sur le concept d’habitus s’est poursuivi aussi bien en le situant par rapport à d’autres concepts4 (Bourdieu, 1987, p. 20) comme ceux de sujet ou de structure, que simultanément en en éprouvant la fécondité heuristique à propos de l’étude de différents groupes ou catégories sociales. 


Il est important de noter que ce sont plus nettement les analyses de type socioéconomique développées dans l’ouvrage collectif Travail et travailleurs en Algérie (Bourdieu ; Darbel ; Rivet ; Seibel. 1963) qui, plus que les analyses principalement anthropologiques du Déracinement, ont contribué à ériger le concept d’habitus, en l’un des concepts fondamentaux de la théorie sociologique de P. Bourdieu. Dans Algérie 60, ouvrage qui constitue une synthèse des recherches publiées dans Travail et Travailleurs en Algérie, et paru en 1977 mais rédigé en 1963, le concept d’habitus est utilisé plus systématiquement. On lit par exemple dans cet ouvrage que : 


« … étant donné que les pratiques économiques ou autres de chaque agent ont pour racine commune le rapport qu’il entretient objectivement, par la médiation de l’habitus, qui est lui-même le produit d’un type déterminé de conditions économiques, avec l’avenir objectif et collectif  qui définit sa situation de classe, seule une sociologie des dispositions temporelles permet de dépasser la question traditionnelle de savoir si la transformation des conditions d’existence précède et conditionne la transformation des dispositions ou l’inverse… » (Bourdieu, 1977).


Ces débuts dans la construction théorique et l’utilisation pratique du concept d’habitus sont encore évoqués dans ce livre de synthèse théorique bien plus tardif qu’est Méditations pascaliennes, paru en 1997. 

« … un concept comme celui d’habitus note ainsi P. Bourdieu dans ce même ouvrage, s’est imposé à moi à l’origine, comme le seul moyen de rendre compte des décalages qui s’observaient dans une économie comme celle de l’Algérie des années soixante… entre les structures objectives et les structures incorporées… » (Bourdieu, 1997, p. 189). 


Pour se défendre des critiques « présentant l’habitus comme un principe monolithique », il écrit : 
« …j’ai, à maintes reprises évoqué, notamment à propos des sous-prolétaires algériens, l’existence d’habitus clivés, déchirés, portant sous la forme de tensions et de contradictions, la trace des conditions de formation contradictoires dont ils sont le produit… » (Bourdieu, 1997, p. 79). 

Le concept de champ 


L’affinement théorique de la notion d’habitus s’est en particulier réalisé en corrélation avec un autre concept fondamental de la théorie sociologique, celui de champ. On peut affirmer que ce concept, dont l’importance dans l’œuvre de Bourdieu ira s’accentuant, n’était pas encore constitué ni mis explicitement en œuvre dans les recherches que l’auteur a conduites en Algérie. 


Il faut cependant observer que les différentes occasions où Bourdieu a procédé à de nouvelles analyses des matériaux recueillis en Algérie, il est fait recours au concept de champ, en tant que concept corrélatif de celui d’habitus. Il en est ainsi par exemple dans Le sens pratique où la notion de champ est maintes fois évoquée en particulier à propos des stratégies matrimoniales ; (voir par exemple à la page 331 de ce livre). Si le concept de champ n’est pas explicitement mis en œuvre dans l’ouvrage Algérie 60 publié en 1977, mais rédigé dès 1963, ouvrage entièrement écrit à partir des matériaux recueillis en Algérie à la fin des années cinquante, il est cependant intégré à la théorie socio-anthropologique construite dans le Sens pratique, édifié également sur la base des matériaux ethnologiques recueillis en Algérie. 


Le concept de champ reçoit ainsi une définition théorique précise, quand, à la page 112 du « Sens pratique », Bourdieu écrit en différenciant la notion de champ de celle de jeu, : « Au contraire dans le cas des champs sociaux qui, étant le produit d’un long et lent processus d’autonomisation, sont, si l’on peut dire des jeux en soi et non pour soi, on n’entre pas dans le jeu par un acte conscient on naît dans le jeu avec le jeu , et le rapport de croyance , d’illusion , d’investissement est d’autant plus total , inconditionnel qu’il s’ignore comme tel. » Ce concept apparaît ainsi en de nombreuses occurrences dans Le sens pratique. On peut penser que les dimensions5 constitutives du concept de champ, à savoir sa dynamique relationnelle, le caractère inconscient de sa présence dans l’esprit des agents sociaux, son autonomie relative, sont déjà présents dans l’approche que fait Bourdieu de plusieurs  problématiques liées à la société algérienne colonisée, dès la fin des années cinquante.


L’étude des effets du déplacement de communautés entières de paysans algériens et de leur enfermement dans des camps de « regroupement », effets profondément perturbateurs du pont de vue culturel et psychologique, établit implicitement qu’ils sont le produit de l’abolition du champ social dans lequel s’organisait la vie des familles et des personnes appartenant à ces communautés. L’équilibre des personnes appartenant à ces communautés déplacées se trouve rompu du fait qu’elles ne peuvent plus prendre part au « jeux sociaux » et aux stratégies que leur champ social d’appartenance les conduisait à pratiquer. « Pour comprendre l’étendue des bouleversements entraînés par le regroupement, il faut avoir en mémoire ce système de traits qui sont inséparables de la condition paysanne dans sa forme traditionnelle » lit-on dans Le déracinement, (p. 85).


Le concept de domination


Les connaissances empiriques, comme les idées  épistémologiques et les outils conceptuels constitués au contact de la société algérienne durant la période de sa décolonisation ont été pour Bourdieu pendant tout son parcours de recherche, un fonds inépuisable et toujours revisité d’arguments, de démonstrations théoriques et d’occasions d’affinements de diverses notions. Il suffit par exemple pour s’en convaincre d’évoquer la place considérable qu’occupe dans les argumentations de La domination masculine l’analyse renouvelée des structures des relations entre les hommes et les femmes dans la société kabyle et plus précisément celle des mécanismes par lesquels s’établissent et se reproduisent la force et les spécificités de l’« androcentrisme » dans cette société. Cette analyse de matériaux recueillis en Algérie permet écrit Bourdieu de « … traiter l’analyse ethnographique des structures objectives et des formes cognitives d’une société historique particulière… celle des Berbères de Kabylie comme l’instrument d’un travail de socioanalyse de l’inconscient androcentrique capable d’opérer l’objectivation des catégories de cet inconscient » (Bourdieu, 1998 p. 11). La notion de domination, qui tendra à devenir centrale dans l’évolution de la sociologie de P. Bourdieu, n’est guère explicitement utilisée dans ses travaux algériens ; elle y est pourtant implicitement présente comme le montrent entre autres les analyses de La domination masculine. Dans cet ouvrage, Bourdieu procède à l’enrichissement du concept de domination, en montrant à propos de la société kabyle traditionnelle comment les structures sociales qui engendrent les situations de domination, sont inconsciemment agissantes dans les corps et les esprits des agents concernés. Parce que l’ensemble de l’organisation sociale implique la domination masculine, celle-ci est soutenue par les femmes elles-mêmes en raison de l’habitus qui est le leur. « La division entre les sexes écrit Bourdieu paraît être « dans l’ordre des choses » comme on dit parfois pour parler de ce qui est normal, naturel au point d’en être inévitable ; elle est présente à la fois , à l’état objectivé, dans les choses (dans la maison par exemple dont toutes les parties sont « sexuées »), dans tout le monde social et, à l’état incorporé, dans le corps, dans les habitus des agents, fonctionnant comme système de schèmes de perception de pensée et d’action » (Bourdieu, 1998 p. 14). Cette sorte de réactivation du savoir constitué sur la société kabyle aux débuts de sa carrière de sociologue en Algérie, et qu’il n’a cessé d’approfondir et de systématiser, s’inscrit dans ce processus d’affinement constant de ces savoirs, mais il a aussi une fonction heuristique fondamentale : il est destiné à fournir au sociologue qui s’attache à mettre au jour les mécanismes latents de la domination masculine dans les sociétés occidentales les moyens intellectuels de rompre avec les représentations ordinaires des causes de cette domination.


Le concept d’hysteresis


Bien qu’elle soit en quelque sorte une notion « dérivée » de plusieurs autres notions, celle d’hystérésis, qui pourtant a une valeur opératoire considérable, n’est guère utilisée dans les travaux réalisés par Bourdieu en Algérie ou rédigés dès après son retour en France. Ainsi ne figure-t-elle pas par exemple dans l’index d’Algérie 60. Par le terme d’hystérésis, Bourdieu désigne les états  de décalage dans lesquelles peuvent se trouver des individus ou des groupes, lorsqu’ils sont confrontés à des situations structurellement différentes de celles auxquelles leur habitus était en harmonie,  et qu’ils réagissent à ces situations selon les dispositions inscrites dans leur habitus. Comme celui d’habitus auquel il est étroitement corrélé, celui d’hysteresis est en quelque sorte présent en filigrane dans des textes comme Le déracinement ou Travail et travailleurs en Algérie. Les conduites et les sentiments dont elles s’accompagnent, longuement décrits dans leur diversité et souvent  leur subtilité dans Le Déracinement, conduites et sentiments observés chez les paysans arrachés à leur environnement habituel, sont très souvent marqués par ces situations de confrontation d’un habitus, situations correspondant à ce que P Bourdieu désigne par la notion d’hysteresis. « Fortement attachés à leur mode de vie d’autrefois, et à leurs traditions sociales, les fellahin du Chelif restent paysans en esprit, alors même qu’ils ont renoncé, par la force des choses, à agir en paysans », lit –on par exemple dans  Le déracinement. (p. 98).


De nombreux concepts qui ont acquis un statut important dans la théorie et la pratique socio-anthropologiques de Bourdieu à mesure que ses travaux progressaient, ne sont pas explicitement présents dans ses ouvrages sur l’Algérie. Ainsi en est-il de concepts comme celui de reproduction, de capital symbolique, de violence symbolique, de scholé, ou de thèmes comme ceux liés à la sociologie de la classification etc. ; il semble que l’on puisse dire toutefois que la genèse de cet ensemble de concepts et de thèmes est liée à une vision épistémologique fondamentale, à une matrice intellectuelle, dans la formation de laquelle l’expérience algérienne de Bourdieu a été déterminante. Entre les concepts fondamentaux de la sociologie de Bourdieu et les réalités auxquelles ils se rapportent, il y a une relation dialectique, qui permet, pour reprendre la terminologie bachelardienne, leur vérification et leur rectification permanente. Ces concepts sont à la fois systématiques et historiques, systématiques parce que c’est par sa relation avec tous les autres que chaque concept acquière sa vertu heuristique et sa fécondité théorique, historique, parce que chacun de ces concepts a son histoire (d’où l’intérêt de remonter à l’origine « algérienne » de plusieurs d’entre eux).


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Cite this article

(2025). Place de l’expérience algérienne de Pierre Bourdieu, dans la formation de concepts fondamentaux de sa théorie socio-anthropologique. Insaniyat - Algerian Journal of Anthropology and Social Sciences, 29(110), 17–32. https://www.insaniyat.crasc.dz/en/article/place-de-lexperience-algerienne-de-pierre-bourdieu-dans-la-formation-de-concepts-fondamentaux-de-sa-theorie-socio-anthropologique