Alain RUSCIO, (2024) La première guerre d'Algérie. Une histoire de conquête et de résistance, 1830-1852. Paris/Alger, Éditions La Découverte et Frantz Fanon. 773 p.

147 – 154
Varia
N° 110 — Vol. 29 — 31/12/2025

Un ouvrage paru simultanément en France et en Algérie, initiative assez rare pour un travail d'historien et plutôt heureuse en soi. L’édition algérienne sur laquelle nous nous appuyons pour cette brève relation est composée de 773 pages, ce qui peut refléter la densité d’une approche qui porte sur 22 ans d’une histoire qui débute en 1830 avec le débarquement de Sidi Fredj ou Sidi Ferruch (et ses causes et antécédents en France bien sûr) et que l’auteur relate jusqu'en 1852, date marquant le départ de l’Emir Abdelkader vers l’Empire ottoman, de France où il était en captivité. Cette Première guerre d’Algérie comporte pour en faciliter la lecture un avertissement (p. 7 à 8) une introduction (p. 9 à 26) et bien sûr une conclusion (p. 691 à 712) ainsi qu’un glossaire (p. 713 à 717), des tableaux quantitatif (troupes française et population européenne, p. 719 à 722), des repères chronologique, (p. 723 à 727), une bibliographie sélective (p. 729 à 736), un index des noms de personnes (p. 737 à 759), et enfin une table des matières (p. 761 à 773) est présentée avec 22 chapitres répartis en 3 grandes parties. 

Il ne sera pas possible dans cet espace d’en faire un compte-rendu détaillé, tellement la matière souvent originale, est abondante et fouillée, mais un survol des différents titres pourra au moins donner un aperçu des aspects abordés ici par l’auteur.

Dans la première partie de l’ouvrage composée de 9 chapitres et intitulé « L’Algérie une question coloniale » (p. 29 à 312), il sera question de :

Chapitre 1 «  De Richelieu à Louis-Philippe, permanence de la politique française », de traite des « dangers barbaresques », de la genèse du concept « civilisation », des bombardements d’Alger ainsi que des antécédents avec Bonaparte.

Chapitre 2 « Une tromperie : le coup éventail. Une cause : la volonté d'expansion (1827 1829) ». Y sont abordés, la question de la dette française non réglée à la Régence, des réactions en France, de la marche à la guerre et des prises de position de l’Empire ottoman et de la Grande-Bretagne.

Chapitre 3 « Toulon, Sidi Ferruch, Alger (mai-juin 1830) », Il y est question de la traversée de la Méditerranée du débarquement et de la prise d’Alger.

Chapitre 4 « Alger et ses alentours livrés à la curée », avec l’avènement de la Monarchie de juillet, le pillage du trésor d’Alger et la destinée du Canon Baba Merzoug.

Chapitre 5 « Une guerre s'installe (1830-1833) » ses opérations à Blida …Bône, Bougie, le massacre de la tribu d’El Ouffia, la Kabylie avec le bien entendu les actions de Bourmont, de Clauzel, le duc de Rovigo, de yusuf et l’émergence des bureaux arabes.

Chapitre 6 « La société algérienne, de la sidération à la résistance », avec le statut de la régence en 1830, Hamdan Khodja et Bouderba, l’avènement de l’Emir Abdelkader et de « la figure oubliée » de Hadj Ahmed Bey.

Chapitre 7 « l’Algérie pour toujours française », avec la naissance d’un parti colonialiste et de son idéologie « la Race européenne », « la Civilisation », le poète Lamartine.

Chapitre 8 « Renonçons à coloniser Alger », apparition des anticolonistes et du mot « décolonisation »

Chapitre 9 « Entre guerre et paix : l’heure des tâtonnements 1834-1840 »

Du traité Desmichels à Trezel, Constantine, le traité de la Tafna, Bugeaud, Damrémont, Valée, l'offensive d’Abdelkader et la bataille de Mazagran.

L’auteur nous expose ensuite la deuxième partie composée de 5 chapitres (chapitre 10 à 14, p. 313 à 473) et avec pour intitulé : «  De Bugeaud à Saint Arnaud : permanence de la guerre totale ». Chapitre 10, « Thomas Bugeaud : l’ère des déchainements ».Y sont détaillés la personnalité et la conception de Bugeaud avec son impact sur la systématisation de la guerre jusqu’à la prise de la Smalah par le Duc d’Aumale, la guerre du Maroc et ses suites avec les réactions britanniques, la conquête chaotique de la Kabylie et la défaite des troupes de Montagnac à Sidi Brahim.

Au chapitre 11, « Un bilan de la pacification à la Bugeaud » avec une « fin de règne amère », son triste retour en France, l’échec final des colonies militaires qu'il avait tenté d’instaurer.

Au chapitre 12, « L’armée faite féroce par l’Algérie » (reprise d’une citation de Victor Hugo). Il-y est question des villages, moissons et terres brûlés, des razzias militaires, du chapardage, des décapitations mutilations, des enfumades et emmurements les viols et exécution sommaires, avec de nombreux massacres comme au Dahra, à Zaatcha ou en Kabylie, ainsi que différentes révoltes qui les accompagnaient.

Au chapitre 13, « Combats et souffrance des hommes de troupes » ; sont mis en exergue les conditions imposées par leurs supérieurs et la guerre aux hommes de troupes français, mais aussi au recrutement de troupes indigènes (zouaves, spahis) et de la légion étrangère.

Et pour clore cette deuxième partie, le chapitre 14, « Résistance : le combat du lion contre le moucheron », l’auteur aborde la symbolique Abdelkader et Jugurtha et le couple « guerre classique contre guérilla », de même que sur le plan de la politique des alliances, « la fin de la coopération entre le Maroc et la résistance algérienne, et la tentative de cette dernière d’un rapprochement de l’Emir avec la Sublime Porte, et l’entremise notamment de Hamdane Khodja.

La troisième et dernière partie exposée par Rusico a pour titre « Colonisateurs et colonisés en Algérie et en France » (p. 475 à 690) chapitres 15 à 22.

Le chapitre 15 aborde «Les processus d’accaparement des terres et des forêts », en traitant de la confrontation entre logique française et « pratique ancestrale en Algérie » et des rôles joués par Alexis de Tocqueville (théoricien et de l’expropriation) et du général Clauzel (le praticien), ainsi que de l’affrontement entre le duc Rovigo et l’intendant Pichon (colonisation accélérée contre réalisme), de l’expropriation des Algériens accompagnée de l’accaparement des forêts.

Le chapitre 16 « Le monde Colon : une Algérie cosmopolite », nous expose des statistiques en présentant l’éventail des migrants coloniaux réalisé ou escompté, les Espagnols, Irlandais( greffe non réussie) allemands, Suisses, Polonais, Italiens, Maltais, voire comme tentatives avec les maronites libanais, les Chinois, Indiens et d'Afrique subsaharienne.

Chapitre 17 « Première génération de colons : pionniers victimes ou spoliateurs ? » « Avec les premiers colons abandonnés et découragés dans le pays de la mort jaune », les villages coloniaux (forteresses ou assiégées) », le baron de Vialar, les trappistes de Staoueli, et la naissance d’un « autonomisme colonial».

Chapitre 18 « La colonisation : la grande année 1848 et ses suites » qui aborde l’envoi en masse des colons, l’état d’esprit des « apprentis colons », les proscrits de de la Révolution de 1848 et le « constat d'échec généralisé »

Chapitre 19 « Abdelkader de la défaites algérienne au parjure français » qui traite du sort réservé à l’Emir en France de 1848 à son départ en Orient sous Napoléon III (en 1852).

Chapitre 20 « L’attitude envers l’Islam », traite notamment de la question du prosélytisme chrétien avec la « lutte entre les généraux et les prêtres », du sort des mosquées et de l’asphyxie des fondations musulmanes, ainsi que de la profanation des sépultures avec une islamologie encore balbutiante.

Chapitre 21 « Scène de la vie quotidienne en situation coloniale », avec la structuration « de deux corps juxtaposés » (colonisateur et colonisé).

Chapitre 22 enfin « l’Algérie et les Algériens en France » traite essentiellement de l’exposition de l’Algérie et de l’islam en France (avec la mise en valeur de la Métropole conquérante) et des expressions artistiques suscitées (peinture orientaliste et fiction romanesque, la poésie plutôt guerrière et conquérante, et des productions théâtrales et musicales).

À signaler enfin le titre très expressif de la conclusion de l'auteur de l’ouvrage (p. 691 à 712) : « Vingt  années de guerre une société algérienne frappée de plein fouet  "mais les Arabes restent debout" ». Il s'agit donc d’un ouvrage qui peut constituer une bonne synthèse des événements qui auront marqué les deux premières décennies de l’intervention française en Algérie, et il serait même possible de parler d'une somme qui retrace l’essentiel de cette séquence de l’histoire. À un moment de débats souvent polémiques sur le passé colonial de la France en Algérie et ailleurs, il s’agit là d’une contribution qui permet de rappeler et même de préciser et d’étayer des faits et des données parfois effacés ou même travestis par certaines mémoires empreintes d’enjeux idéologiques et politiques toujours vivaces.

Alain Ruscio qui est un spécialiste de la politique coloniale française et de ses origines et représentations (il a notamment dirigé une encyclopédie de la colonisation française 4 volumes publiés), a été l’auteur de plusieurs livres traitant en particulier de l'Indochine ou de l’Algérie. Son ouvrage très fouillé aurait sans doute gagné à compléter l'index des noms de personnes (par loin de 2000 noms) par un index des noms de lieux qui aurait été fort utile pour aider le lecteur à se retrouver, voir par un index thématique. Sans doute que les impératifs de l'édition d’un ouvrage plutôt volumineux y sont pour quelque chose. Sa bibliographie et autres références essentiellement en langue française semblent exhaustives, mais il existe aussi des sources dans d’autres langues, en arabe notamment (manuscrits, littérature et esthétique) sans doute pas suffisamment connues parce que non traduites ou qui sommeillent dans la littérature grise des thèses soutenues dans l’université algérienne et sans doute, ailleurs.

En tout état de cause la publication de livre de Ruscio est révélatrice du dynamisme de l’historiographie académique en France, concernant l’Algérie coloniale.

Cette publication permet de mettre à jour et de compléter plusieurs travaux, ceux notamment de Charles André Julien et Charles Robert Ageron (les deux gros volumes de l'histoire de l’Algérie contemporaine) ou de Jacques Frémeaux mais aussi ceux des Nouschi, Prenant et Lacoste, Gallissot et autres. Au point de vue de l’histoire chronologique, elle vient compléter pour les deux premières décennies de la colonisation les contributions de Annie-Rey- Goldzeiguer pour la période du Second Empire (avec le Royaume arabe) de Ageron pour la fin du XIXe siècle les tous débuts du XXe siècle (Les Algériens musulmans et la France) de Gilbert Meynier pour le premier quart du XXe siècle (L’Algérie révélée), ainsi que de nombreux autres auteurs abordant la période coloniale et notamment l’évolution au cours du XXe siècle, et des origines du mouvement national et de la Guerre de libération. Des milliers d’ouvrages touchant directement à ces étapes de l’histoire de l’Algérie sont certainement disponibles, non seulement en France et en Algérie, nous dans de nombreux autres pays.

Les générations d’écrivant en histoires et science sociales se succèdent, ainsi en proposant constamment de nouveaux éléments et questionnements et de nouvelle approches.

Hassan REMAOUN

Cite this article

(2025). Alain RUSCIO, (2024) La première guerre d'Algérie. Une histoire de conquête et de résistance, 1830-1852. Paris/Alger, Éditions La Découverte et Frantz Fanon. 773 p.. Insaniyat - Algerian Journal of Anthropology and Social Sciences, 29(110), 147–154. https://www.insaniyat.crasc.dz/en/article/alain-ruscio-2024-la-premiere-guerre-dalgerie-une-histoire-de-conquete-et-de-resistance-1830-1852-parisalger-editions-la-decouverte-et-frantz-fanon-773-p