Présentation

Djilali EL MESTARI (Auteur)
10 – 15
L'Algérie au prisme de la décolonialité
N° 112 — Vol. 30 — 30/06/2026

Présentation

Ce numéro d’Insaniyat traite d’un sujet qui marque les débats et les recherches contemporaines en sciences sociales et humaines, à savoir ce que l’on pourrait désigner comme la « pensée décoloniale», considérée comme un courant critique, d’un point de vue épistémologique.

En discutant de plusieurs thèses à travers divers domaines et champs de recherche, il apparaît que l’objectif épistémologique consiste à interroger le discours eurocentrique et ses multiples conceptions des enjeux de modernité, ainsi que des expériences liées au colonialisme et à la décolonisation. Cela ne se fait pas uniquement d’un point de vue descriptif ou historique, mais à partir d’une perspective épistémologique où se rencontrent de nombreuses disciplines scientifiques et diverses contributions internationales en provenance d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Ce débat académique transforme l’héritage épistémologique moderne des sciences humaines et sociales en un objet de révision critique radicale et approfondie.

Les différentes études et travaux portant sur la décolonialité ont principalement révélé, tant dans les contextes qui les ont engendrés que dans les raisons qui justifient leur pertinence actuelle, la déconstruction du discours colonial (au regard des savoirs modernes relatifs aux questions de mémoire, d’histoire, de société, d’économie et de culture). Les contributions des études portant sur la décolonialité ne se sont pas limitées à cela, mais ont également visé l’appropriation des concepts élaborés, ainsi que leur adaptation ou leur intégration dans un discours constructif avec les savoirs modernes, sans provoquer de conflits émotionnels et impulsifs, comme on peut l’observer dans certains discours identitaires.

Nous pouvons retracer cette tendance critique dans les écrits de chercheurs et de philosophes d’Amérique latine, tels qu’Aníbal Quijano (2000), qui a exploré la notion de « colonialité du pouvoir », ou Walter Mignolo (2010), qui a établi les bases de la « désobéissance épistémique » et de la libération de la logique hégémonique dans la construction, la diffusion et parfois l’imposition des savoirs. En Asie, les travaux d’Edward W. Said (1978) ont déconstruit les préjugés du discours orientaliste, tandis que le projet des Subaltern studies s’exprime à travers la thèse de Ranajit Guha (1983), qui a plaidé pour la reconnaissance de la périphérie dans l’écriture de l’histoire. De plus, des écrits africains soutiennent cette vision épistémologique et éthique en opposition au discours colonial, comme l’analyse de Frantz Fanon (1961) sur les conséquences psychologiques et culturelles du colonialisme, la critique d’Achille Mbembe (2013) sur la logique du néocolonialisme et ce qu’il a désigné comme les « politiques de la mort », ou encore la critique de Valentin-Yves Mudimbe (1988) concernant les savoirs coloniaux et leur influence sur l’image de l’Afrique dans l’imaginaire moderne, sans omettre la critique de Samir Amin (1988).

En Algérie, les ramifications de cette tendance se manifestent par la diversité de ses domaines de recherche, comme en témoignent notamment les travaux de Malek Bennabi sur la notion de « colonisabilité », de Mostepha Lacheraf (1998) dans son analyse des problématiques identitaires et des répercussions du colonialisme sur les structures sociales et culturelles, ainsi que ceux de Cherif Sahli (1965) sur la « décolonisation de l’histoire », laquelle doit se faire par une révolution copernicienne afin de dénoncer les erreurs et les préjugés de l’histoire officielle de l’époque coloniale, ainsi que d’autres sociologues, anthropologues, historiens, économistes et écrivains qui ont jeté les bases d’une réflexion sur le sens à donner à la décolonisation et la construction d’un savoir postcolonial.

En dépit de toutes les questions qui entourent ce courant critique, en ce qui a trait à la légitimité de ses outils théoriques et de ses approches méthodologiques, ses problématiques demeurent d’actualité dans de nombreux écrits contemporains, quels que soient les contextes et les thèmes abordés.

Dans cette veine critique, ce numéro propose trois articles dont les contenus recoupent les thèses épistémologiques du « discours décolonial » et portant sur « décolonialité », malgré les différences dans les méthodes d’analyse, les objectifs de réflexion, les approches et les points de départ de chaque article.

L’article de Muriam Haleh Davis, sur la révolution algérienne et les écueils de la théorie décoloniale au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, examine les limites de l’application de la critique décoloniale au cas de la guerre de libération. Elle montre dans son analyse que dans cette perspective certaines thèses, malgré leur importance dans la critique du centrisme européen, peuvent mener à une interprétation réductrice de l’expérience algérienne. Cela devient évident lorsque les spécificités historiques et politiques de l’Algérie sont négligées.

À partir d’une analyse des œuvres des intellectuels algériens, tels que Mohamed Cherif Sahli, Mostepha Lacheraf, Ahmed Taleb Ibrahimi et Malek Bennabi, cet article plaide pour une compréhension historique et nuancée du processus de décolonisation nationale. Il met en lumière les préoccupations de ces penseurs, qui étaient davantage tournés vers la stratégie nationale et la construction de l’État que vers la quête d’une « pureté épistémologique » ou culturelle.

Quant à l’article de Malik Tahar Chaouch intitulé « La guerre anticoloniale et l’Algérie postcoloniale à la lumière du tournant décolonial en Amérique latine », il adopte une perspective distincte, visant à souligner la valeur interprétative de la pensée décoloniale dans l’analyse de la guerre de libération et de l’Algérie après l’indépendance. Dans sa revue des travaux des penseurs
« décoloniaux » d’Amérique latine, il réexamine les concepts fondamentaux de ce courant, en distinguant la « colonialité du pouvoir », avant d’explorer la possibilité de les appliquer afin d’appréhender les transformations sociales et politiques qu’a traversées l’Algérie. L’auteur conclut en illustrant la capacité de l’approche décoloniale à revitaliser le débat sur le colonialisme, son discours et la persistance de son impact.

L’article de Mohamed Amer Meziane, « Cartographie des théories de la libération : anticoloniales, postcoloniales, décoloniales», propose une analyse épistémologique des trajectoires de cette pensée critique qui s’oppose au colonialisme, en distinguant trois moments clés : la pensée anti-coloniale, les études post-coloniales et la pensée décoloniale. L’étude met en lumière la place prépondérante de la région maghrébine, notamment les travaux d’Abdelkebir al-Khetibi, dans la reconfiguration de ce champ, et conclut à la nécessité de dépasser les classifications traditionnelles pour réintégrer les contributions maghrébines dans l’histoire de cette tendance critique mondiale.

L’importance de ces études réside dans la diversité de leurs approches et de leurs corpus, en présentant des positions de recherche variées : une position critique qui met en garde contre la généralisation de ses concepts, une position qui défend sa capacité explicative, et une troisième position qui redessine la carte de ce champ de connaissance sous l’angle de l’histoire des idées, tout en soulignant la valeur des études maghrébines dans l’enrichissement de cette perspective mondiale.

À travers cette diversité, les articles contribuent à approfondir le débat sur la relation entre l’expérience algérienne et maghrébine et les théories critiques contemporaines, tout en ouvrant la voie à une réflexion renouvelée sur les concepts de libération et de production de connaissance, loin des discours réducteurs ou des centralités d’ordre idéologique.

En plus des articles précédents, ce numéro inclut d’autres contributions de recherche qui abordent des questions historiques, littéraires et culturelles d’une part, et urbaines d’autre part. Dans sa contribution sur la construction des lignées et l’idéologie de la parenté chez l’aga Benaouda Mazari, Sadek Benkada s’appuie sur un manuscrit historique portant sur les notables, datant de la fin du XIXe siècle, rédigé par l’aga l’agha Benaouda Mazari. Il propose une analyse critique des stratégies d’utilisation des « lignées » comme un mécanisme idéologique pour établir une légitimité aristocratique (la classe des notables) face à l’infiltration coloniale. À travers cette analyse, il met en lumière les contextes politiques qui ont donné naissance à ce manuscrit, le considérant comme une réponse aux politiques de « déconstruction de l’aristocratie locale » mises en œuvre par l’administration française, qui ont conduit à la marginalisation et à l’appauvrissement des notables ou des élites locales.

Dans ce numéro également, le chercheur Yahya Saleh Hasan Dahami explore, dans son article intitulé « Une lecture du festival de Janadriyah et de son influence sur la littérature saoudienne », la relation complexe entre la poésie, l’identité nationale et le patrimoine culturel en Arabie saoudite. Il met en lumière les opéras de Janadriyah en tant que modèles d’arts poétiques et scéniques alliant authenticité, tradition et expression moderne globale. Il retrace le parcours de l’adaptation des textes liés à la poésie nabati et aux traditions orales de la péninsule Arabique, ainsi que leur transformation en œuvres scéniques et télévisuelles qui ancrent les principes éthiques et spirituels.

Dans une autre perspective, la chercheuse Imen Zâag présente, dans son article intitulé « L’habitat spontané et les politiques d’urbanisme à Sousse (Tunisie) », une étude socio-spatiale et urbanistique sur la crise de l’habitat spontané dans la ville tunisienne de Sousse, considérée comme un exemple de la crise liée à l’expansion démographique accélérée. L’étude met en évidence les traits caractéristiques des inégalités urbaines et des disparités spatiales entre le nord de la ville de Sousse, où prédominent le tourisme, les services et l’habitat haut de gamme, et son sud, dominé par l’activité industrielle et les quartiers d’habitat spontané, en soulignant les caractéristiques immobilières en vigueur et le morcellement illégal. Elle conclut par une évaluation du projet pilote d’aménagement et de réhabilitation du « quartier de l’aéroport » à Sousse, en tant que mécanisme de partenariat entre les secteurs public et privé.

Dans cette livraison aussi, Jean-Robert Henry se confi, dans son entretien avec Insaniyat sur son parcours académique qui a commencé à Alger en 1963, en tant qu’étudiant tout d’abord, puis comme enseignant à la faculté de droit d’Alger, où il a suivi de près l’algérianisation des cours. Juriste, directeur de recherche au CNRS, M. Henry a consacré sa carrière à des recherches pluridisciplinaires portant sur le droit algérien colonial et post-colonial ainsi que sur les rapports entre l’Algérie, l’Europe et la Méditerranée. Les lecteurs de cet entretien découvriront son point de vue quant aux questions de l’histoire et de la mémoire, où il attire notre attention sur la nécessité de « ne pas confondre travail de mémoire et devoir d’histoire, même si les deux sont évidemment en interaction ».

Djilali EL MESTARI

 

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EL MESTARI, D. (2026). Présentation. إنسانيات - المجلة الجزائرية في الأنثروبولوجيا و العلوم الاجتماعية, 30(112), 10–15. https://www.insaniyat.crasc.dz/ar/article/presentation-112