Présentation

11 – 15
Varia
N° 110 — Vol. 29 — 31/12/2025

À l’instar d’autres numéros parus dans les éditions précédentes, le présent numéro Varia de la revue Insaniyat rassemble de nombreuses contributions aux thématiques diverses et enrichissantes. Elles offrent ainsi une connaissance originale des réalités sociales en lien avec l’Algérie.

Insaniyat est un capital d’expériences, acquis au fil des années, dans la publication de numéros Varia. Ce numéro est dans le continuum de ce qui a déjà été réalisé dans le passé, avec le croisement de nouveaux regards et approches, tout en les combinant avec des perspectives empiriques, ce qui consolide la revue dans sa ligne éditoriale, rappelons-le, inscrite dans le champ des sciences sociales et humaines algériennes, et par extension maghrébines.

La diversité des sujets abordés dans ce numéro témoigne de l’intérêt que les sciences sociales et humaines algériennes portent à la compréhension de la société algérienne dans toute sa complexité sociologique, cognitive, culturelle, historique, urbaine, environnementale et littéraire. En somme, dans sa façon d’être et d’exister.

Ce numéro propose donc, à travers six articles, des lectures et des travaux pluridisciplinaires, liés à la nature des objets traités et aux profils académiques des auteurs.

À cet effet, la contribution de Mustapha Haddab porte sur l’expérience de Pierre Bourdieu, dans la production de son savoir socio-anthropologique sur la société algérienne. Sa lecture novatrice sur Bourdieu montre clairement, comment la trajectoire de formation de ce dernier, notamment en philosophie, dont le rapport a toujours été critique et ambivalent (auto analyse), a façonné toute une vision « théorique », afin d’appréhender le social et une meilleure connaissance de l’Algérie, tout en mobilisant son système conceptuel, à la lumière des notions de Champ, Habitus, Stratégie, Domination, Hysteresis. 

Cette contribution met en exergue l’apport épistémologique de Bourdieu à la construction de son champ théorique. Elle remet en question la perspective scolastique, en privilégiant les recherches en socio-anthropologie pour rendre compte, en finalité, de la pratique ou des logiques pratiques de la réalité sociale. Cela se confirme en particulier dans ses expériences de recherches sociologiques et anthropologiques sur l’Algérie, qui lui ont permis de fournir un sens pratique à ses concepts complexes et nombreux. C’est le cas entre autres de ses études ethnologiques sur la Kabylie, Esquisse d’une théorie de la pratique (1971), qui l’ont amené à produire ses propres concepts inspirés de ses observations des faits. La complexité et les nuances de ces concepts méritent d’être soulignées. Elles doivent être comprises dans leur interdépendance et leur imbrication, dans le but de saisir le sens pratique des réalités sociales algériennes : Il en est ainsi du concept d’habitus qui est étroitement lié à celui de stratégie sociale, souligne l’auteur.

La réflexion de l’auteur met en lumière, avec précision et lucidité les travaux de Bourdieu sur l’Algérie : Travail et travailleurs en Algérie (1963) ; Le Déracinement (1964) ; Algérie 60 (1977) ; Domination masculine (1999). À travers ces œuvres, ses outils conceptuels trouvent des significations pratiques dans la réalité socio-historique et économique de la société algérienne analysée.

En guise de synthèse, le texte de Haddab souligne que les expériences des analyses en socio-anthropologie de Bourdieu sur l’Algérie ont été esquissées, d’une manière plus conséquente dans son ouvrage le Sens pratique (1980). C’est dans ce dernier, en effet, que Bourdieu a su mettre en perspectives ses approches méthodologiques et ses concepts paradigmatiques. C’est un ouvrage qui accumule un capital d’expériences bourdieusiens (plus de vingt ans de recherche) sur l’Algérie et, particulièrement, du monde berbère de Kabylie.

La contribution de Said Gada (en anglais) propose une lecture innovante de l’œuvre de Franz Fanon Peau noire, masques blancs, dont l’ambition est de montrer que la démarche poétique et phénoménologique dans l’œuvre de Franz Fanon constitue le socle de sa pensée déconstructiviste (socio-politique et psychologique). Elle contraste, dans ses soubassements, la perspective « déconstructiviste » de Jacques Derrida.

En s’appuyant sur Peau noire, masques blancs, l’étude a révélé, à juste titre, que le style poétique de ce dernier, ses métaphores, son récit personnel et ses rhétoriques symboliques représentent des outils ayant permis, selon l’auteur, de dévoiler les pathologies intériorisées du racisme et du colonialisme.

Il est possible de déduire des conclusions de cette contribution, que le style poétique de Fanon, qui se conjugue avec ses analyses critiques et déconstructivistes, rappelle, en quelque sorte, son message pour la lutte contre l’exploitation coloniale et plaide pour la libération des peuples.

La contribution de Mohamed Saib Musette et Yasmine Musette, quant à elle, n’est pas de moindre intérêt. Elle propose une étude sociologique, de type qualitatif et de surcroit empirique, qui avance une problématique innovante et pertinente sur les étudiants en mobilité internationale en Algérie. L’étude met l’accent sur les profilages des étudiants enquêtés (par questionnaire et entretien), sur les motivations de poursuivre leurs études en Algérie, les raisons de leur rétention après avoir obtenu leur diplôme, ainsi que les contraintes d’y rester ou de regagner, pour certains, le pays d’origine après la formation.

Quant à la contribution de Mezhoura Hocine L’hadj Salhi, elle aborde une séquence historique importante de la colonisation française de l’Algérie, et particulièrement la Kabylie du Djurdjura, marquée par une violence extrême et systématique. Cela mérite, à plusieurs titres, une étude historique sérieuse et objectivante, notamment durant la période charnière, allant de 1844 jusqu’au 1857. Une période caractérisée, comme l’a bien souligné l’auteure, par des opérations militaires pour la conquête de la Kabylie, lancées par le Maréchal Bugeaud et achevées par les opérations du Maréchal Rondon.

Cette étude sur la conquête coloniale de la Kabylie du Djurdjura s’est fixée au préalable un objectif, qui consiste à analyser les stratégies mises par le colonisateur à travers ses compagnes militaires d’envergure, afin de soumettre les populations locales à l’ordre colonial. L’étude montre que les conséquences des opérations militaires de la conquête coloniale dans la Kabylie, en dépit des fortes résistances populaires, se résument principalement dans la reddition des tribus kabyles et l’édification du Fort Napoléon à Larbâa Nath Iraten.

 

En ce qui concerne la contribution de Ilyas Bensedira et Ammar Cemali (rédigée en langue arabe), elle porte un intérêt remarquable sur un phénomène lié à la protection de l’environnement naturel dans les sociétés locales en Algérie. Elle s’interroge tout particulièrement sur une problématique extrêmement importante et d’actualité, sur les modes d’application des concepts relatifs au développement durable et à la gouvernance urbaine dans certaines localités en Algérie. Pour ce faire, la réflexion engage une analyse pertinente, de type empirique, sur les stratégies et les moyens mobilisés pour la protection de l’environnement naturel, fragilisé et mis en danger par le phénomène de l’extension urbaine dans le bassin versant de l’Oued Boussellam.

Dans cette étude, l’auteur met en avant l’importance de la législation, des plans d’aménagement, ainsi que de l’évaluation quantitative de la qualité de l’eau du barrage Zarda. Il conclut que malgré les politiques et les défis entrepris pour la préservation du milieu naturel, de l’environnement et de l’écosystème des eaux de l’Oued et du barrage, la dégradation de l’environnement persiste.

L’étude de Hicham Seghiri et Sid Ahmed Bellal rend compte, d’une manière assez détaillée et empirique, des pratiques sociales associées à l’utilisation de l’eau des sources naturelles, dans des agglomérations, urbaines, semi-urbaines et rurales, situées dans la région de Tlemcen. Cette étude examine en profondeur les facteurs socio-économiques et géographiques, qui influencent l’utilisation de ces ressources naturelles. Elle montre comment les pratiques sociales traditionnelles persistent encore dans l’usage des sources naturelles et ce, malgré les effets de la modernisation, qui affectent conséquemment les agglomérations. L’attachement des populations dans certaines localités à Tlemcen, à l’usage des sources naturelles est perçu comme une forme de « résistance culturelle », contre la modernisation. Cela peut être expliqué en effet par des facteurs d’ordre socio-économique et spatial, dont on note essentiellement la proximité spatiale, l’apport à l’hygiène et la gratuité d’usages des sources naturelles en question.

Les conclusions tirées de cette contribution sont parlantes ; elles montrent que les disparités socio-spatiales des usagers des sources naturelles sont différentes de celles qui s’observent ailleurs, dans le monde, notamment en Afrique subsaharienne et en Australie.

À ces contributions d’ajoute l’entretien réalisé avec le Professeur émérite Ahmed Mahiou, au cours duquel il partage ses réflexions sur la position du droit international à la lumière des transformations profondes que le monde connait. Il traite également de la place du droit, souvent sous-estimée dans les sciences sociales, ainsi que de son point de vue sur le débat actuel concernant la criminalisation du colonialisme.

En conclusion, il nous semble important de souligner que ce numéro varia, à plusieurs entrées, et contribue à décrypter des réalités sociales et des faits sociohistoriques, souvent complexes, à travers les problématiques innovantes et appropriées où chacun des auteurs a su proposer et élucider.

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(2025). Présentation. إنسانيات - المجلة الجزائرية في الأنثروبولوجيا و العلوم الاجتماعية, 29(110), 11–15. https://www.insaniyat.crasc.dz/ar/article/presentation-110