Les campagnes françaises dans Djurdjura (1844-1857) et les résistances locales

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Varia
N° 110 — Vol. 29 — 31/12/2025

Dans cet article, nous examinons les campagnes françaises en Kabylie de 1844 à 1857, la dernière région du nord de l’Algérie à être soumise. La prise de Béjaïa par les forces armées françaises en 1833 illustre une première incursion dans la région mais, ce n’est qu’en 1844 que le général Bugeaud engage une campagne militaire systématique en Kabylie, soit vingt-sept ans après le débarquement de Sidi Fredj en 1830. Ce retard s’explique en partie par la résistance nationale dans l’est et l’ouest du pays amenant le gouvernement français à hésiter avant d’envahir la Kabylie, ce qui n’a été fait qu’à la quatrième décennie du XIXe siècle.

Suite à la défaite de l’émir Abdelkader, la France lança une campagne de conquête de la Kabylie. Le 7 mai 1844, les troupes françaises pénètrent pour la première fois dans la région à Bordj Menaïel. Le maréchal Bugeaud, gouverneur général de l’Algérie (1842 à 1847), conscient de la portée stratégique de cette conquête, affirma, comme le rapporte Fallet, dans son ouvrage Conquête de l’Algérie soumission des Kabyles (1856, p. 160).

La conquête qui s’étend de 1844 à 1857, soulève des questions fondamentales sur les mécanismes de la colonisation, les stratégies militaires utilisées et les résistances locales. Cette recherche vise à analyser les dispositifs militaires et politiques mis en œuvre par les autorités coloniales pour réussir cette conquête. De plus, il sera essentiel d’explorer comment les Kabyles ont lutté contre l’oppression coloniale et l’émergence des leaders tels que Chérif Boubaghla et Lalla Fadhma N’Soumeur.

La France a lancé plusieurs campagnes en Kabylie, pour parachever son autorité. En effet, ces campagnes successives témoignaient de la volonté coloniale d’intégrer la Kabylie dans le territoire de l’Algérie française.

La conquête française de la Kabylie

Au cours des premières années qui ont suivi le débarquement français à Alger, la conquête de la Kabylie ne figurait pas parmi les priorités du nouveau pouvoir politique. Tous les efforts étaient alors concentrés sur la lutte contre la résistance de l’émir Abdelkader. Les Français préféraient surtout s’emparer des villes côtières algériennes telles qu’Annaba, Béjaïa, Mostaganem, Oran... Mais, ceux qui débarquèrent en Kabylie en 1830 avaient peu de connaissances sur cette région, à l'exception du courage des guerriers kabyles et des difficultés d'accès aux montagnes du Djurdjura. (Settar, 2004, p. 20).

En 1832, Randon proposa deux projets d’expédition au gouvernement, l’un visant Collo et l’autre la Kabylie et insista pour que le second soit approuvé, bien que le ministre favorisât le premier. Par conséquent, les travaux routiers se sont concentrés sur le renforcement du blocus autour de Zouaoua 1 (Hanotaux & Matineau, 1930, p. 332).

Les premières expéditions 1844-1847

Entre 1838 et 1857, plusieurs campagnes furent menées contre la Kabylie, dont le relief montagneux et l’étendue du territoire2 rendaient impossibles les opérations rapides d’encerclement et d’occupation.

Par ailleurs, la population Kabyle résistait vigoureusement à l’occupation française. Cette résistance a conduit la France à engager une guerre qui s’est étendue sur vingt ans, sans toutefois parvenir à soumettre la Kabylie (Farine, 1882, p. 386).

Dès 1842, le maréchal Bugeaud3 lança une expédition de courte durée à l’entrée de la Kabylie. Il traversa la vallée de l’Isser jusqu’à Sour El-Ghozlane (Aumale), et y nomma un khalifa capable d’affronter Ben-Salem4, le khalifa de l’Emir Abdelkader. Ce n’est qu’en 1844 que les vastes campagnes militaires contre les Kabyles débutèrent, précédées d’appels les exhortant à expulser Ben-Salem de leurs montagnes, sous peine de voir leurs villages et récoltes détruits et leurs arbres fruitiers abattus. Il les invita à se rendre à son camp à Isser, en ces termes :

« Éloignez Ben Salem de votre territoire et soumettez-vous à la France, et vous ne subirez aucun préjudice. Dans le cas contraire, je m'introduirai dans les montagnes, je détruirai vos villages et vos récoltes, je couperai vos arbres fruitiers, et vous ne pourrez-vous en prendre qu’à vous-mêmes » (Baudicour, 1853, p. 365).

Ces propos illustrent une stratégie de terreur destinée à briser tout esprit de résistance. En menaçant de ravager les terres et les moyens de subsistance, Bugeaud cherche à instaurer un climat de peur et à décourager toute opposition.

En avril 1844, Bugeaud se prépare à mener d’importantes expéditions qu’il a planifiées pendant deux ans contre Iflissen levhar. Ces expéditions, dont l’ampleur est notable, débutent le 26 avril de l’année en question. Une force composée de 8 000 soldats issus de diverses unités militaires est rassemblée à Maison-Carrée (El Harrach). Le 27 avril, cette colonne militaire prend la direction de la région de la Kabylie, sous le commandement direct du gouverneur général (Berbrugger, 1857, p. 22). Ce qui permet au Maréchal de s’emparer pour la première fois de la vallée du Sebaou, avant d’établir son camp à Tadmaït, baptisé depuis le Camp du Maréchal. C’est depuis ce camp, après la reddition des Iflissen, que les forces françaises commencent à soumettre les habitants de la vallée du Sebaou. Cette vallée est devenue le point de départ de la conquête de l’ensemble de la Kabylie. (Fredj, 1999, p. 66).

Les forces armées françaises effectuèrent leur première incursion dans la région le 7 mai, quatorze ans après la conquête d’Alger. La première localité investie par les troupes coloniales fut Bordj Menaïel, et la campagne se poursuivit le matin du 12 mai en direction de Baghlia. L’objectif de Bugeaud était de s’emparer de Dellys afin d’assurer le ravitaillement des forces françaises par voie maritime. Selon Daumas, le maréchal avait planifié l’occupation de la petite ville et du port de Dellys pour en faire un point d’appui logistique, et il avait fixé un rendez-vous aux bateaux à vapeur de la marine royale. Des sources indiquent par ailleurs l’existence d’une liaison aisée entre Dellys et Bordj Menaïel, cette dernière position stratégique étant parfaitement adaptée à un dépôt central d’approvisionnement. Cependant, Bugeaud a rencontré une résistance de la part des tribus des Iflissen Umlil. (Daumas & Fabre, 1847, p. 317).

Baudicour Louis évoque la première conquête de la Kabylie, soulignant que Bugeaud voulait aussi empêcher les Kabyles de recevoir à nouveau l’émir Abdelkader5. Il décrit les horreurs des actions menées :

« Les soldats français, de retour de l’expédition, ressentaient une profonde honte face aux guerres destructrices qu’ils étaient contraints de mener et aux atrocités qu’ils avaient commises. Environ 18 000 arbres fruitiers et habitations ont été réduits en cendres, et des femmes, des enfants ainsi que des personnes âgées ont été tuées» (Baudicour, 1853, p. 371).

L’expédition, interrompue par la campagne du Maroc en 1844, fut relancée quelques années plus tard. Bien qu’elle fût désapprouvée par le parlement et à peine approuvée par le ministère, Bugeaud restait déterminé à mener à bien son projet. Il s’était préparé minutieusement à affronter les Kabyles, estimant que leur indépendance n’était pas compatible avec la sécurité de la colonie. Il assuma l’entière responsabilité de l’opération (Walh, 1882, p. 158).

Après la reddition de la région d’Amraoua Tahtaniya (Amraoua inférieure), il est évident que le maréchal Bugeaud avait pour objectif de soumettre Amraoua el Fouaka (Amraoua supérieure), sous l’autorité de Belkacem Oukaci, ainsi qu’Ahmed Tayeb Ben Salem, khalifa (représentant politique et militaire) de l’émir Abdelkader dans le Bas-Sébaou.

En mai 1844, Bugeaud réussit à soumettre les Iflissen Umellil6 (Robin, 1885, p. 324) et, avant de quitter l’Algérie, il exprime le désir de parachever son entreprise coloniale par la conquête de la Kabylie, particulièrement après que le soulèvement de 1845-1846 ait mis en péril la présence française en Algérie (D’Ideville, 1885, p. 393).

En septembre 1844, une opération militaire d’envergure fut initiée sous le commandement du général Comman, basée à Dellys. L’expédition, lancée le 28 septembre au matin, se dirigea vers Bordj Sebaou. Le 30 septembre, le bataillon traversa l’ancien Sebet Elkdim, situé à proximité de Draa Ben Khedda, ainsi que les localités d’Ouled Boukhalfa et Bordj Tizi Ouzou, pour finalement atteindre le confluent de l’Oued Aissi et de l’Oued Sebaou. L’objectif stratégique de cette campagne était de s’emparer de Tamda (Tazazrayt), principal bastion de la famille Oukaci, objectif qui fut atteint le 2 octobre. À l’issue de cette conquête, le territoire de l’arch fut soumis à un siège rigoureux et entièrement détruit, tandis que les fermes et moulins appartenant à Belkacem Oukaci, situés aux alentours, furent incendiés et réduits en cendres (Kacimi, 2009, p. 158).

Suite à ces actions violentes et en dépit d’une vive résistance locale, les troupes coloniales poursuivirent leur progression vers le centre névralgique de Djemaa Saharij. Avant que le détachement n’atteigne son objectif et avant d’arriver à destination, une délégation notable s’est présentée pour négocier une forme de reddition afin de préserver leur village de la destruction (Fredj, 1999, p. 66).

Le 6 octobre, estimant sa mission accomplie, le général Comman regagna Dellys, non sans avoir auparavant incendié le village d’Aafir. Trois jours après son retour, le 8 mai, il initia une nouvelle opération militaire. Celle-ci fut marquée par la résistance des populations locales, notamment celles d’Ath Ouagunoun et d’Iflissen, qui parvinrent à repousser ses troupes grâce à la combinaison de conditions géographiques difficiles et de leur détermination. Les forces de Belkacem Oukaci, soutenues par Ath Djennad et Iflissen el Bahr, réussirent à mettre en déroute l’ennemi et à le poursuivre jusqu’aux abords de Dellys.

À la suite de cette défaite, Bugeaud décida de lancer une opération militaire d’envergure afin de consolider sa position. Le 22 octobre, ses navires accostèrent au port de Dellys, et dès le 25 octobre, les troupes d’occupation entamèrent leur progression vers le territoire d’Ath Ouaguenoun. Confrontés à cette avancée militaire, les chefs tribaux, les personnalités influentes et les notables locaux, conscients de la supériorité stratégique et matérielle de l’ennemi, jugèrent toute résistance vaine et choisirent de se soumettre. Cette reddition, perçue comme une victoire stratégique, satisfit pleinement Bugeaud, qui s’empressa de nommer de nouveaux commandants pour administrer les régions d’Ath Djennad et d’Iflissen el Bahr, marquant ainsi une étape décisive dans le renforcement du contrôle colonial. (Fredj, 1999, p. 67).

Le 2 mars 1846, Bugeaud adressa une proclamation à l’ensemble des tribus kabyles, les exhortant à ne pas s’allier avec l’émir Abdelkader et Ben Salem. Dans ce document, il déclare :

« […] mais j’apprends qu’el Hadj Abdelkader vous a convoqués en assemblée à Bordj Boghni pour vous inciter à ce qu’il qualifie de guerre sainte… éloignez-vous de Abdelkader, Ben Salem, Bouchareb et autres ambitieux et intrigants… » (Visbecq, 1922, p. 4).

Cette proclamation s’inscrit dans le cadre des efforts de Bugeaud pour affaiblir les alliances locales et consolider l’autorité française en Algérie.

En 1847, un nouveau plan de campagne fut élaboré pour renforcer la présence française dans la région. Malgré les résistances politiques et les critiques virulentes de la presse, Bugeaud maintint une position inébranlable. Les témoignages de l’époque soulignent que son influence en Algérie dépassait celle du ministre de la Guerre et du roi lui-même, illustrant une emprise autoritaire et répressive sur les populations kabyles, ainsi qu’un contrôle quasi absolu sur les affaires militaires et coloniales dans la région. (D’Ideville, 1885, p. 374).

À la fin de l’année 1847, l’expansion française en Algérie avait enregistré des progrès significatifs, notamment en Kabylie. Bugeaud acheva sa carrière militaire par la première soumission de cette région, un événement marquant qui se déroula du 6 au 15 mai 1847. Cette conquête symbolisa à la fois l’apogée de son commandement et l’intensification de la colonisation française en Afrique du Nord (Berbrugger, 1857, p. 27).

Entre 1851 et 1856, l’action militaire française en Kabylie connut un ralentissement. Bien que, les Bureaux arabes continuaient d’étendre leur influence. Cette période fut marquée par l’insurrection de Boubaghla qui permit aux tribus hostiles de relâcher l’étau qui se resserrait sur elles. En réponse, Randon tenta de diviser les tribus en exploitant les rivalités entre les çofs et les individus, tout en réorganisant le makhzen du Haut Sebaou (Frapolli, p. 4).

L’expédition de 1854

Les autorités françaises s’efforçaient de contrôler la région, caractérisée par un relief difficile d’accès et peuplée d’habitants profondément attachés à leur liberté. Dès son arrivée à la tête du gouvernement général, Randon a exigé une expédition en Kabylie. Pour lui, la soumission des populations kabyles constituait une priorité absolue, surpassant toutes les autres préoccupations. Cette détermination s’explique par l’importance de la Kabylie. C’est à la fois un bastion de résistance, grâce à ses montagnes imprenables, et enjeu déterminant pour la maîtrise globale du pays.

Durant la guerre de Crimée (1853-1856), l’attention de la France était focalisée sur le conflit européen. Boubaghla profita de ce contexte pour prêcher une nouvelle insurrection contre Belkacem Oukaci, qui fut couronnée de succès. Cette situation obligea Randon à intervenir en Kabylie entre Bougie et Dellys, de mai à juin 1854, puis de pénétrer au cœur du massif kabyle jusqu’au mont des Ath Yahia. Malgré la répression, l’insurrection reprit après le départ des troupes françaises. Au cours des deux années qui suivirent, Randon se concentra sur l’amélioration du réseau routier et mena quelques campagnes limitées, dont l’une aboutit à la mort de Boubaghla (Julien, 2004, p. 394).

Dès 1854, Randon mesurait la menace que cette région constituait pour Alger et, plus largement, pour la présence française en Algérie. Il a ainsi souligné l’urgence de pacifier cette zone, un projet qui a reçu l’aval des autorités parisiennes. Selon ses propres termes :

« Ces peuples, affirmait-il, maintenaient aux portes d’Alger une indépendance qui compromettait la tranquillité de notre colonie et, en cas de conflit européen, cela pourrait représenter un danger considérable. En effet, grâce à leurs montagnes plongeant dans la mer, ils pourraient accueillir des agents ennemis, de la poudre et des armes, transformant ainsi leur territoire en un foyer d’insurrection généralisée » (Augustin, 1930, p. 320-322).

Randon parvint à convaincre l’empereur Napoléon III de l’impérieuse nécessité de lancer la conquête de la Kabylie. Des opérations militaires d’envergure sont menées dans la vallée du Sebaou. Le général Mac Mahon parvint à pénétrer au cœur de la Kabylie et à occuper le Sebet des Ath Yahia. Cependant, le 17 juin, son camp fut assailli par une coalition de plusieurs milliers de Kabyles d’Ath Menguellet. Après des affrontements intenses, la soumission des insurgés fut finalement obtenue. Cette campagne se solda par la perte de 900 officiers et soldats, tués ou blessés. Ces événements illustrent la complexité et la violence des efforts déployés par les autorités françaises pour asseoir leur domination sur la Kabylie, (Augustin, 1930, p. 320).

L’expédition de 1857 et la chute de la Kabylie du Djurdjura

La reddition s’est révélée plus complexe qu’elle n’y paraissait, car entre 1848 et 1857, il a fallu relancer presque chaque année une nouvelle campagne. La soumission de la Kabylie du Djurdjura par le maréchal Randon est le dernier acte de la conquête (Augustin, 1930, p. 319). Il faudra attendre 1857 pour que la conquête de la Grande Kabylie devienne un complément nécessaire à l’occupation de l’Algérie. C’est Randon qui a pu conquérir la Kabylie avec le concours de Mac Mahon, Renault, Yusuf, et Maissiat (Visbecq, 1922, p. 4).

Dans ses mémoires Randon souligne que cette : « mission s’annonce longue et exigeante, dépassant les capacités de ceux qui ont étudié le Djurjura pour évaluer leur efficacité face aux Kabyles, et qui avaient des attentes réalistes quant à la résistance qu’ils pourraient rencontrer dans cette lutte décisive. De mon point de vue, nous sommes prêts à entreprendre une tâche d’envergure et nous ne devons pas nous précipiter dans la planification de l’itinéraire de l’expédition ni dans l’analyse des méthodes d’exécution.

La conquête de la Kabylie s’apparente à l’instauration d’une résistance armée, car nos soldats avanceront pour capturer ou éloigner l’ennemi, dans le but de créer un danger supplémentaire pour lui et de faciliter notre progression. Il n’y aura pas de place pour le recul » (Randon, 1875, p. 281-282). Randon, promu maréchal de France, se rend à Paris et réussit à persuader Napoléon III d’organiser l’expédition du Djurjura au printemps de 1857 (Augustin, 1930, p. 322). Par ordre de l’empereur, une partie de l’armée d’Afrique reçut l’ordre de marcher contre la tribu des Ath Yirathen. L’expédition fut placée sous le commandement du maréchal Randon, assisté du général de Tourville, chef d’état-major général. Dès le 19 mai, le corps expéditionnaire était réuni au pied des montagnes de la Kabylie, sur la rive gauche du Sebaou (S. A, 1857, p. 8-9).

« … Le 24 mai, le processus d’occupation débute. Le maréchal a décidé d’implanter la première grande route et de bâtir un fort sur le territoire des Ath Yirathen, qui surplombera l’ensemble de la Kabylie au nord du Djurdjura » (Gaël, 1881, p. 178).

Le corps expéditionnaire, composé de 27 000 hommes, était divisé en quatre groupes Trois de ces divisions, placées respectivement sous les ordres des généraux Renault, Yusuf et Mac Mahon, opéraient dans la vallée du Sebaou, tandis que la quatrième, commandée par le général Maissiat, menait ses opérations depuis Tizi Ouzou, cette dernière servant de base stratégique. (Augustin, 1930, p. 323). Le 19 mai, le gouverneur général arriva sur les lieux et assuma le commandement des troupes stationnées au bordj de Tizi Ouzou. L’objectif stratégique de ces forces était alors de s’établir durablement au cœur du territoire des Ath Yirathen sur les contreforts méridionaux du massif du Djurdjura (Frapolli, p. 5).

Le 24 mai 1857, les trois divisions militaires, précédemment déployées dans la région de Tizi Ouzou, initient leur progression vers les massifs des Ath Yirathen. La résistance kabyle montre une compétence tactique remarquable dans l’exploitation stratégique du relief montagneux, renforçant sa position par un système défensif élaboré de redoutes et de retranchements. Les combats au corps-à-corps font l’objet d'une attention particulière, avec l’emploi systématique de la baïonnette lors des assauts frontaux, qui s’avèrent être des opérations à haut risque, entraînant de lourdes pertes humaines. Cependant, tirant parti de l'obscurité, les troupes régulières réussissent à s’emparer d’une position dominante surplombant Souk El Arbaa, les exposant désormais à la menace directe de leur artillerie de campagne. (Augustin, 1930, p. 323).

Le 25, les combats reprennent avec une violence inchangée. Environ trois heures plus tard, des Kabyles ont été aperçus en train de se disperser, armes en main – des fusils fournis par d’autres tribus pour soutenir les Ath Yirathen. Après avoir subi des pertes s’élevant à 1800 hommes, ils engagent des pourparlers et finissent par se rendre le jour suivant. La population, reconnaissant désormais la supériorité de la France, accepte de payer des indemnités de guerre. Ils reconnaissent l’autorité française, s’engagent à verser une contribution de guerre et à remettre des otages. En revanche, ils conservent leurs institutions traditionnelles auxquelles ils restent profondément attachés.

Le 28 mai, une délégation d’environ cinquante notables (amines), représentant les différents villages de la région, se rend aux avant-postes français sous l’escorte du chef du bureau politique, avant d’être conduite auprès du maréchal Randon. L’un des représentants kabyles, agissant en tant que porte-parole de la délégation, prend la parole pour annoncer, au nom de l’ensemble des fils des Ath Yirathen, la soumission de la confédération. Par la suite, le maréchal expose les termes de la capitulation, scellant ainsi l’achèvement du processus de soumission :

• Reconnaissance de l’autorité française sur la Kabylie, avec l’ouverture des routes, la libre circulation des Français et la construction de bordjs.

• Fourniture de bois et de nourriture pour l’armée.

• Paiement d’une contribution de guerre de 150 francs par fusil et remise d’un certain nombre d’otages.

En contrepartie de leur soumission, les familles seront respectées, les populations ne seront pas déportées, et les oliviers, figuiers, et biens immobiliers seront préservés (Frapolli, p. 8).

Randon choisit de construire un fort permanent à Souk el Arbaa auquel il donna le nom de Fort-Napoléon c’était « une épine plantée au cœur de la Kabylie » (Augustin, 1930, p. 323-324).

Le 23 juin 1857, la division Mac Mahon prit position à Aboudid, tandis que les deux autres divisions se déployèrent en retrait. Le bivouac militaire s'étendait sur une distance estimée à cinq lieues, formant un dispositif stratégique étendu. Par ailleurs, environ cinq mille combattants, constituant les ultimes forces de résistance kabyle, s’étaient retranchés dans le village. Ces derniers avaient consolidé leurs positions défensives au moyen de constructions en troncs d’arbres, érigeant ainsi un système de fortifications rendant toute manœuvre de contournement tactiquement infaisable pour les troupes françaises. (Frapolli, p. 10).

Les divisions de Renault et Yusuf se mobilisent et prennent le contrôle des villages d’Ath Larbaa, d’Ath Lahcen et de Taourirt Mimoun, qui sont parmi les plus importants de la région de Kabylie, tombant ainsi sous le contrôle des forces militaires.

Le 27 juin, la division de Constantine entame une progression le long de l’Oued-Sahel et s’empare du col de Chellata, point clé permettant d’envisager la prise des hauteurs du Djurdjura. Le lendemain, 28 juin, après la chute de Taourirt el Hadjadj, les Ath Yenni, reconnaissant leur défaite, envoient des émissaires au camp du Gouverneur général pour négocier leur reddition et accepter les conditions qui leur sont imposées.

Le 30 juin marque un nouveau succès pour les forces coloniales avec l’intervention de la division Mac-Mahon. Appuyée par des auxiliaires kabyles déjà soumis, celle-ci s’empare d’Aguemoun Izem. Dans le même temps, une colonne partie de Draa el Mizan, renforcée par des tribus locales ralliées, entame des opérations visant à obtenir la soumission des dernières tribus insurgées, dont celle de Si El-Djoudi (Frapolli, p. 13).

Le 10 juillet, les 2ᵉ et 4ᵉ divisions militaires, dirigées par le général de Mac-Mahon, se préparent à lancer une offensive contre six tribus insoumises : les Ath Melikeuch, Ath Itourar, Illilten, Iloula Oumalou, Ath Idjer et Ath Zekki, qui refusent de capituler. Les forces françaises ont établi un encerclement stratégique autour de leurs positions, éliminant toute possibilité de retraite. En parallèle, la division Mac-Mahon s’est positionnée près de l’Oued Khemis, tandis que la division Renault a sécurisé Tamesguida et d’autres unités ont été déployées pour bloquer les points stratégiques. Après une brève escarmouche, repoussée grâce à l’artillerie et à l’arrivée de la division Renault, l’assaut général est programmé pour le 11 juillet afin de soumettre définitivement ces tribus (Clerc, 1859, p. 103-104).

La soumission des tribus kabyles après la bataille d’Icheriden s’est déroulée de manière progressive. Lalla Fadhma, qui avait incité à la guerre sainte, a été capturée le 11 juillet et exilée, ce qui a entraîné la capitulation générale des tribus rebelles. Ce même jour, les tribus des Ath Fraoucen, des Ath Yirathen, des Ath Menguellet et des Ath Itourar se sont rendues. Le 12 juillet, la tribu des Ath Melikeuch a également capitulé, suivie le 13 juillet par la tribu des Ath Idjer.

Après la soumission de la Kabylie, le Maréchal Randon s’est adressé aux troupes françaises :

« Vous êtes venus de trois provinces à ma demande pour participer à cette belle campagne. Du sommet du Djurdjura jusqu’aux profondeurs du sud, le drapeau de la France flotte victorieusement. C’est à vous qu’il revient de conclure cette grande et noble mission. L’Algérie reconnaissante applaudit vos succès. Trouvez dans ces mots la récompense de vos efforts depuis vingt-sept ans pour la prospérité de cette magnifique colonie, le plus précieux joyau de la couronne de France ».

En qualifiant cette entreprise de grande et noble mission (Rousset, 1888, p. 521), Randon légitime l’expansion coloniale en la présentant comme une œuvre civilisatrice.

Les résistances kabyles face à l’expansion coloniale française

Dès que les forces occupantes françaises ont foulé le sol algérien, les tribus kabyles ont mobilisé leurs forces pour lutter contre elles, se sacrifiant au profit de leurs terres ancestrales. C’est ainsi que Charles Farine nous décrit dans son livre Kabyles et Kroumirs :

« Depuis le jour où les Français ont mis le pied sur le sol africain, les tribus kabyles, fidèles à leurs idées de liberté, se sont tenues fièrement devant nous, défendant pied à pied leur territoire, ne cédant qu'à notre stratégie et à la force de nos armes ». (Hanoteau & Letourneux, 1872, p. V)

Il précise enfin qu’« il fallut quinze expéditions successives pour les soumettre » (Farine, 1882, p. 385). 

À Staouéli, les troupes coloniales firent face aux combattants mobilisés par Mohammed Ben Zammoum, chef des Iflissen Umlil, qui parvint à rassembler près de 25 000 hommes (Robin, 1999, p. 33). Sous son commandement, il avait les tribus d’Iflissen Umlil, les Guechtoula, Abid, Harchaoua, Nezlioua, Ath Khalfoun, Zouatna et Ammal el Khachna. (Robin, 1905, p. 7). Robin souligne l’efficacité militaire des Kabyles :

« Ce furent les contingents kabyles qui attaquèrent avec une telle intensité nos forces, dans les premiers jours suivant notre débarquement, et leur tir était probablement plus précis que celui de nos soldats, dont les fusils n’atteignaient pas la précision des longs fusils kabyles » (Robin, 1999, p. 33).

Il rapporte également les pertes subies par l’armée française, évoquant avec une certaine gravité les conséquences des affrontements :

« J’ai vu dans la tribu des Menguellet, et sur les confins de celle des Beni-Raten, le théâtre du combat. J’ai vu les rochers encore teints du sang français, et je veux tenter de faire comprendre toute l’horreur d'une victoire chèrement achetée » (Farine, 1882, p. 386).

Dans la région du Sebaou, Belkacem Oukaci dirigea une coalition des tribus du Haut Amraoua, s’alliant à Hocine Ben Zammoum des Iflissen pour attaquer le domaine colonial de Reghaia le 4 mai 1837. Face à cette insurrection, le général Clauzel organisa une expédition militaire le 28 mai. Cependant, ses troupes furent contraintes de modifier leur trajectoire après une violente confrontation près d’Isser, les obligeant à se replier vers Dellys (Kacimi, 2009, p. 155-156).

Les sources coloniales elles-mêmes attestent de la ténacité des Kabyles, notamment des Ath Yirathen, décrits de la façon suivante : « De tous les habitants de la grande Kabylie, les Beni-Raten ont toujours été les plus ardents à défendre leur indépendance » (Gaël, 1881, p. 164). Dans son ouvrage En Algérie, A. Gaël souligne le particularisme des montagnards du Djurjura, dont la résistance fut motivée par un attachement indéfectible à leur autonomie :

« Les montagnards du Djurjura, au contraire, ceux qu'on appelle les Kabyles au rocher, habitants d’un pays pauvre, et par, conséquent ayant peu à redouter du système de dévastation, ont dû lutter plus longtemps que tous les autres, n’ayant qu'un seul bien, leur liberté, ils la défendaient pied à pied. Que leur faisaient quelques misérables maisons, quelques buissons de lentisques ou de chênes-nains rabougris. Ce qu'ils tenaient à conserver, c'était leur fière indépendance » (Gaël, 1881, p. 173).

En 1849, une nouvelle série de soulèvements éclata en Kabylie, menée par la confédération des Zouaoua sous le commandement des cheikhs Si El-Djoudi et Si Amokrane. Ce soulèvement populaire a également réussi à mobiliser les Guechtoula et les Ath Mellikeuch, soulignant la persistance d’une résistance organisée et structurée. (Walh, 1882, p. 158).

Mohamed El Amdjed Ben Abdelmalek dit Cherif Boubaghla1851-1853

Boubaghla, de son vrai nom Mohammed Lamdjad Ben Abdelmalek7, apparut en Kabylie entre 1847 et 1849. Originaire de l’Ouest algérien, il prit la tête d’un mouvement de révolte en décembre 1850 en proclamant le djihad depuis le marché de la tribu des Ath Idjeur, située dans la région du Djurdjura. Son appel eut un retentissement majeur, ralliant immédiatement les Ath Idjeur, les Itsourar, les Illoula, les Açif El Hammam et les Illilten.

Afin de consolider son influence, il mena une campagne de propagande active, marquée par des déplacements fréquents et l’envoi de missives, comme en atteste sa proclamation adressée aux habitants d’Ath Sedka (Settar, 2004, p. 26).

Selon Robin, Boubaghla a mené une campagne de mobilisation active en envoyant des lettres aux différentes tribus, notamment celles d’Aumale, des Beni-Slimane et des Aribs, les exhortant à le rejoindre dans le djihad. Son charisme et sa réputation de chérif ont suscité un engouement notable parmi les populations locales :

« La nouvelle de l’apparition du véritable chérif impressionna tellement l’esprit poétique des Kabyles, qu’elle sillonna comme l’éclair tout le massif montagneux du Djurdjura, et fut accueillie avec enthousiasme. Chacun brodait à sa manière sur ces miracles fantastiques, et chacun s’empressait aussi de lui envoyer l’offrande religieuse » (Robin, 1905, p. 338).

Dans son ouvrage Les Kabyles et la colonisation de l’Algérie : études sur le passé et l’avenir des Kabyles, Henri Aucapitaine décrit Boubaghla comme un chef de la résistance kabyle, cherchant à éveiller le sentiment national en s’appuyant sur la religion. Il écrit :

« L’aventurier que nous avons aperçu sur le marché d’Aumale résolut de réveiller le sentiment national des Kabyles, en associant l’esprit religieux, toujours redoutable chez les peuples primitifs, même chez ceux qui ont une foi peu affirmée» (Aucapitaine, 1864, p. 147).

Les disciples de la zawiya Sidi Ben Driss se rallièrent à Boubaghla, pour propager l’appel au djihad, comme le rapporte Charles Feraud :

« Les taleb se montrèrent parmi les plus fervents partisans de ce mouvement. Organisés en petits groupes de cinq à six individus, ils intervenaient au sein des assemblées (djemaâ), pour y semer les germes de la rébellion. Pour ce faire, ils mobilisaient habilement le sentiment nationaliste et l’aspiration à l’indépendance. Par divers moyens, que ce soit par la persuasion, la contrainte ou en invoquant des motifs religieux, ils collectaient également des fonds et des provisions au profit de leur allié » (Feraud, 1859, p. 446).

Aucapitaine souligne également que Boubaghla a su rallier des tribus influentes, consolidant ainsi sa base de soutien. Parmi elles figuraient « La puissante confédération des Sedka, qui occupe la Kabylie occidentale et dispose de six mille fusils, ainsi que les Ithsourar, les lllilten, dirigés par les fervents de Soumeur, et les Illoulen, provenant des tribus du Massif nord d’Assif El Hammam, se sont rassemblés sous diverses influences en faveur de la cause de l’agitateur » (Aucapitaine, 1864, p. 156).

Ces alliances montrent l’efficacité de sa stratégie, combinant autorité religieuse et réseaux tribaux pour structurer la résistance contre la colonisation française.

En août 1851, Boubaghla déclencha une insurrection au sein de la tribu des Guechtoula, parvenant même à repousser une colonne française commandée par le chef du bureau arabe de la subdivision d’Alger, le commandant Péchot. Cette victoire contribua à amplifier le mouvement insurrectionnel, qui gagna progressivement la région occidentale du Djurdjura dans les mois suivants (Settar, 2004, p. 27).

Face à cette expansion, le gouverneur général par intérim prit personnellement la tête d’une expédition militaire en novembre 1851. Pour Baudicour :

« L’expédition, à l’instar de la précédente, n’obtint pas les résultats escomptés. Bien que les troupes aient puni les partisans de Boubaghla, elles évitèrent toute confrontation directe dans le massif du Jurjura » (Baudicour, 1853, p. 487).

Son intervention permit de reprendre le contrôle des zones touchées par la révolte. La stratégie employée reposait principalement sur l’isolement de Boubaghla, considéré comme la figure centrale de la résistance. Les autorités coloniales firent de sa neutralisation une priorité absolue.

Toutefois, leur approche se heurta à un obstacle majeur : les populations kabyles, fidèles aux principes de l’hospitalité, refusèrent de livrer le chef insurgé, préférant assumer les risques encourus plutôt que de violer ce devoir sacré. Cette attitude, perçue comme une forme de résistance non armée, discrédita durablement le discours du gouverneur général (Baudicour, 1853, p. 487).

Cependant, l’offensive française a finalement atteint son objectif, grâce à l’élan des troupes et à la force de leur action militaire. Les opérations, qui ont impliqué le pillage et l’incendie de trente villages dans un rayon de quatre lieues, ont permis aux forces coloniales de faire des avancées, même face à une résistance bien organisée. La retraite stratégique de Boubaghla face à l’ensemble des insurgés s’explique par l’intensification de la pression militaire exercée par les chasseurs du lieutenant-colonel Bourbaki jusqu’aux rochers du Beni-Bonghedama constitué la consécration du succès de l’offensive.

À partir du mois de mars 1852, l’influence de Boubaghla connut un affaiblissement marqué, en grande partie dû à la défection de l’un de ses principaux alliés : Si El-Djoudi, chef suprême des Zouaoua en Kabylie, qui fit acte de soumission aux autorités coloniales françaises (Settar, 2004, p. 28).

Face à cet isolement croissant, Boubaghla tenta de se replier vers la vallée de la Soummam après l’échec de ses opérations dans le massif du Djurdjura. Son objectif était d’y rallumer la flamme de la révolte, comme il l’avait fait auparavant. Durant la période s’étendant de début 1852 à fin 1853, il concentra ainsi ses efforts sur la Petite Kabylie, région où son charisme et son discours religieux pouvaient encore trouver un certain écho. Cependant, le contexte lui était de plus en plus défavorable. La collaboration ouverte de Si El-Djoudi avec les Français, ainsi que la reddition des Ath Sedka8 réduisirent considérablement ses chances de succès.

Malgré ces obstacles, Boubaghla parvint à remporter quelques victoires tactiques, notamment la prise d’Aguemoun en janvier 1852, suivie d’attaques contre les villages de Cheurfa, Ighil ou Moula et les Beni Keddou en juillet de la même année. Ces actions, bien que spectaculaires, manquèrent de portée stratégique et ne débouchèrent pas sur un mouvement insurrectionnel durable. Comme à leur habitude, les autorités coloniales déployèrent des colonnes expéditionnaires pour réprimer toute velléité de rébellion dans les zones concernées (Settar, 2004, p. 28).

Le 26 décembre 1854, Boubaghla entreprit une opération armée de courte durée contre les Ath Abbès qui labouraient dans la plaine, accompagné de deux cavaliers, Abd El-Kader El-Medboh et Arab ou Kerrouch, ainsi que d’une soixantaine de fantassins issus des Ath Melikeuch. S’appuyant sur la couverture végétale et les reliefs escarpés, il traversa discrètement l’Oued-Sahel, s’empara de deux paires de bœufs et entama une retraite stratégique. Toutefois, l’alerte donnée à Tazmalt provoqua une poursuite menée par le goum du caïd Lakhedar ben Ahmed Mokrani (Robin, 1884, p. 354).

La retraite de Boubaghla fut compromise lorsque sa monture s’embourba dans la plaine de Tablast, rendue impraticable par les excès d’irrigation. Contraint d’abandonner son cheval, il se réfugia dans un ravin boisé, inaccessible à la cavalerie, tandis que ses compagnons prenaient la fuite de manière dispersée.

Le caïd Lakhedar, accompagné de son frère Boumezrag et de trois cavaliers, ordonna alors une battue à pied. Au cours de l’affrontement, Lakhedar ben Derradji, l’un des cavaliers du caïd, repéra Boubaghla, ce qui donna lieu à un échange de tirs au cours duquel les deux hommes furent blessés. Malgré ses supplications pour être épargné Boubaghla fut décapité par ben Derradji avant même de succomber à ses blessures. Bien que le caïd Lakhedar eût initialement envisagé de le capturer vivant (Robin, 1884, p. 355-357).

L’engagement de Lalla Fadhma N’Soumeur9 dans la résistance kabyle (1849-1857)

En 1849, Fadhma N’Soumeur s’engage activement dans la résistance anticoloniale en s'alliant à Si Mohammed El Hachemi, qui avait pris part à l’insurrection de Boumaaza dans le Dahra en 1847 (Benbrahim, 2001, p. 136). Dès 1850, elle apporte son soutien au soulèvement mené par Boubaghla, consolidant ainsi son rôle dans la lutte armée.

Son influence, tant religieuse que politique, s’étendait sur la haute Kabylie, notamment dans la région du Djurjura. Dotée d’une intelligence stratégique et d'une ferveur militante, ses prédications ont significativement contribué à la résistance kabyle, comme le soulignent les sources de l’époque (Gaël, 1881, p. 175-176).

Émile Carrey, dans son ouvrage Récits de Kabylie, publié en 1857, souligne l'influence et la puissance de sa famille dans la région. Il décrit son frère Si Tahar en ces termes :

« La lignée de cette druidesse musulmane jouit d’une grande renommée et d’un respect ancien. Son frère, marabout, a toujours été l’un des plus fervents défenseurs des libertés kabyles, participant à tous les affrontements contre les chrétiens. C'était un homme âgé, vigilant, courageux, nationaliste, et considéré comme un sage par tous ceux qui le consultaient » (Carrey, 1868, p. 269).

Dans son ouvrage Les Français en Afrique : Récits algériens (1848-1886), Eugène Perret documente l’ascendant de Lalla Fadhma N’Soumeur. En soulignant sa présence visuellement marquante, avec un haïk rouge qui la rendait aisément identifiable parmi les combattants. L’auteur la dépeint notamment en position de commandement, perchée sur une éminence, encadrée par les femmes du village qui l’exhortaient à prendre part au combat :

« L’histoire de cette prophétesse berbère est captivante… . On raconte qu’après une bataille en 1854 contre les troupes de la division Maissat, qui commandait la province de Constantine, Boubaghla et la druidesse développèrent un véritable respect l’un pour l’autre » (Perret, 1886-1887, p. 132).

Le 7 avril 1854 marqua un tournant décisif avec l’affrontement opposant les forces de Boubaghla et de Lalla Fadhma à celles du général français Wolfe, dans la vallée du Sebaou. Cette bataille se solda par une victoire significative des Moudjahidines, dont la bravoure et la résilience furent particulièrement remarquables. Face à cette résistance inattendue, le maréchal Randon, alors confronté à une opposition farouche, sollicita des renforts militaires afin de contenir et de neutraliser l’insurrection en Kabylie.

Au cœur des combats, Boubaghla, grièvement blessé, se retrouva en situation critique, risquant d’être capturé par les troupes adverses. C’est alors que Lalla Fadhma N’Soumeur intervint avec une audace exceptionnelle, se portant à son secours pour lui apporter assistance tout en prononçant sa célèbre exhortation : « Cherif, ta barbe ne deviendra jamais du foin » (Perret, 1886-1887, p. 132).

Entre 1854 et 1857, Lalla Fadhma s’illustra comme l’une des figures majeures de la résistance kabyle face à la colonisation française, dans la région de Djurdjura. Elle organisa des raids et des embuscades sur les routes de communication, elle mobilisa les chefs de tribus.

À la suite des attaques incessantes, sa renommée s’est largement répandue et a attiré de plus en plus l’attention des forces coloniales. Le gouverneur Randon a décidé de rassembler une armée de plus de 35 000 soldats et lança une offensive contre les Ath Yirathen, installant une garnison permanente au marché du mercredi (Tlemcani, 2021, p. 247).

 Lalla Fadhma se distingua lors de la grande expédition du maréchal Randon en 1857. Quand les troupes du général Yusuf sont arrivées aux Illiten, la jeune maraboute a rassemblé les enfants et les femmes de sa tribu et a rejoint le village de Takhlidjet N’Ait Atsou. Avec le soutien de leurs femmes, les hommes ont essayé de résister aux Français, mais c’était difficile (Settar, 2004, p. 30).

Le 11 juillet 1857, elle est capturée par les troupes du général Yusuf et transférée vers le camp militaire français établi à Timesguida (Benbrahim, 2001, p. 137). Lalla Fadhma fut exilée au bordj du Bach Agha, près d’Aumale, dans la région des Beni Slimane. Les récits contemporains, comme celui d’Aucapitaine soulignent la dignité dont elle fit preuve durant sa captivité « Elle montra beaucoup de dignité dans son malheur ; aucun des siens ne voulait l’abandonner. Elle est depuis ce temps exilée dans le bordj du Bach Agha ». (Aucapitaine, 1864, p. 159).

Conclusion

La conquête française de la Kabylie, illustre parfaitement la complexité et la violence des campagnes coloniales en Algérie. Les forces françaises ont dû faire face à une résistance kabyle organisée et résiliente. Les figures emblématiques de la résistance, telles que Chérif Boubaghla et Lalla Fadhma N’Soumeur, symbolisent la détermination des Kabyles face à une occupation qui s'étendit sur près de deux décennies. En dépit de leur supériorité logistique et de leur puissance, les forces françaises durent adapter leurs tactiques pour contrer les insurrections profondément enracinées. La prise de contrôle de la Kabylie en 1857, fut marquée par la construction du fort Napoléon et la reddition des dernières tribus. La conquête de la Kabylie (1844-1857) illustre la brutalité de l’expansion coloniale française, marquée par une violence systématique face à une résistance kabyle farouche et organisée.

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